AFRIQUE: La Casamance, l'héritage sanglant de la division coloniale ducontinent

LISBONNE, 22 mars (IPS) – Les combats qui se déroulent depuis quatre jours entre les forces armées en Guinée-Bissau et les séparatistes sénégalais du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) ont rouvert une blessure vieille de presque un siècle.

Depuis les premières heures de vendredi matin, l'armée de Guinée-Bissau – une ancienne petite colonie portugaise de 1,2 million de personnes, coincée entre le Sénégal et la Guinée sur la côte Atlantique d'Afrique de l'ouest – a commencé par faire usage de tout l'arsenal d'armes disponibles à la frontière nord-ouest avec le Sénégal, en vue de reprendre les routes qui relient les villages de Susana et de Varela avec la ville de São Domingos.

Les routes ont été prises par les rebelles au cours de plusieurs actions militaires.

Au moins 2.500 Bissau-Guinéens ont fui leurs villages, selon la Croix-Rouge.

Les séparatistes ne font pas la guerre au gouvernement de Guinée-Bissau.

Leur principal ennemi est le Sénégal, auquel la Casamance appartient depuis qu'un Portugal affaibli a été contraint de la rendre à une France beaucoup plus forte en 1908, suite aux accords coloniaux signés à la Conférence de Berlin de 1884-1885, dans lesquels la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, l'Allemagne et le Portugal partageaient le continent africain.

Toutefois, de nombreuses incursions du MFDC dans le territoire guinéen, où les rebelles ont pris des villages et opéré des enlèvements et des meurtres, ont provoqué plus d'un accrochage entre les séparatistes et les soldats de la Guinée-Bissau.

Le colonel Antonio Indji, le chef militaire dans cette région, a indiqué aux correspondants portugais sur le théâtre des opérations que les populations de São Domingos, Susana et Varela "sont isolées et connaissent maintenant la faim, parce que les rebelles du MFDC ont planté des mines le long des voies d'accès", une situation à laquelle l'armée remédierait en reprenant les routes au contrôle des rebelles, ajoute-t-il.

Dimanche, l'armée de Guinée-Bissau a mis le feu aux villages frontaliers de Barraca Mandioca, Bamcer et Budjin, qui étaient soupçonnés de servir de refuge aux rebelles du MFDC. Ils ont, à leur tour, détruit le village de Djegue, kidnappé des villageois locaux pour les utiliser comme bouliers humains, et chassé les habitants de Suncutoto, à 10 km de São Domingos, pour occuper leurs maisons.

L'offensive à Barraca Mandioca, perpétrée au nom "de l'épuration ethnique" contre la base d'opérations supposée du chef militaire des rebelles de la Casamance, Salif Sadio, a été décidée à Bissau et a reçu le feu vert du président João Bernardo Vieira, qui tient à maintenir de bonnes relations avec le Sénégal.

Pour contraindre Sadio à quitter le territoire sur lequel il exerce un certain contrôle, des soldats guinéens ont ouvert le feu avec l'artillerie lourde depuis São Domingos contre Barraca Mandioca, a rapporté le correspondant de l'agence de presse Lusa du Portugal, lundi.

Selon les sources militaires citées par Lusa, l'opération "d'épuration ethnique" continuera "jusqu'à ce qu'on ait la certitude que les hommes de Salif Sadio ont abandonné complètement le territoire de la Guinée-Bissau".

Les actions des rebelles ont commencé vendredi dernier, lorsque 20 combattants du MFDC ont lancé une attaque suicide contre São Domingos.

Treize d'entre eux ont été tués, et les sept restants ont été capturés et guident maintenant les soldats Bissau-Guinéens dans la recherche des bases rebelles dans la jungle, ainsi que sur le territoire sénégalais.

Le but politique du gouvernement bissau-guinéen est "d'accélérer les négociations entre les rebelles et le gouvernement du Sénégal", a indiqué l'envoyé spécial du journal de Lisbonne 'Diario de Noticias', à São Domingos, lundi.

Toutefois, le lieutenant chef de Sadio, Zacarías Goubiaby, a dit au journaliste que les rebelles "ne seront pas capturés comme des poulets, mais se battront comme des lions".

Etant donné ces développements, plusieurs agences des Nations Unies ont déjà commencé par envoyer de l'aide humanitaire au nombre alarmant de réfugiés fuyant la zone des combats, dont la vaste majorité s'est dirigée vers la Gambie.

Le président sénégalais Abdoulaye Wade a demandé au président gambien Jahya Jammeh de recueillir les réfugiés de la Casamance et de ne pas permettre aux rebelles d'utiliser le territoire de son pays.

Le MFDC a été créé en 1982. En 2001, le groupe a signé un accord de paix avec le gouvernement sénégalais, mais plusieurs factions ont refusé de se conformer au pacte signé par leurs dirigeants, et des vagues de violence se sont poursuivies.

La Casamance est l'une des nombreuses tragédies oubliées de l'Afrique.

C'était la première colonie portugaise sur le continent, "découverte" en 1445 par Diniz Dias et officiellement fondée en 1446 par Antonio de Nolle et Luís de Cadamosto, qui avaient été envoyés par le Prince Henry le Navigateur, pour coloniser la côte du fleuve Geba. Cette possession portugaise d'outre-mer est devenue une source inépuisable d'esclaves capturés et amenés au Brésil ou vendus à d'autres pays européens.

Après 462 ans de règne colonial portugais, la Casamance a été transférée au contrôle français en 1908, d'abord comme une partie de la Fédération du Mali, comme le Sénégal, et ensuite comme une partie du Sénégal lorsqu'il est devenu un pays autonome.

Les Français, attirés par le commerce prospère d'esclaves, "ont commencé par marquer leur présence dans la région en 1459, et depuis ce temps, ils n'ont pas cessé de faire pression sur les Portugais", note un article sur Internet rédigé par Adelto Gonçalves, un écrivain et professeur de littérature portugaise à l'Université de Sao Paulo, au Brésil.

Au 18ème siècle, les Français et les Portugais en sont même arrivés à s'engager dans un conflit armé dans la région, souligne Gonçalves.

Dix pour cent seulement des 3,5 millions d'habitants de la Casamance sont lettrés et parlent un peu français. Les principales langues sont le jola (la langue du groupe ethnique dominant du même nom) et le créole portugais.

Les 32.350 km2 du territoire de la Casamance, séparés en partie du reste du Sénégal par la Gambie, renferment de vastes réserves pétrolières.

Le contrôle sénégalais sur la région a pendant longtemps été contesté, en particulier après l'obtention de l'indépendance, entre 1974 et 1975, dans les anciennes "provinces portugaises d'outre-mer" d'Angola, du Cap Vert, de Guinée-Bissau, du Mozambique et de Sao Tome et Principe, poussant des séparatistes à se saisir des origines de la Casamance en tant qu'ancienne colonie portugaise elle-même.

Bien que la région ait quitté la sphère coloniale portugaise il y a presque un siècle, Gonçalves soutient qu'il existe des liens beaucoup plus forts avec le monde portugais qu'avec le monde français, et souligne que même aujourd'hui, des jeunes de la Casamance étudient dans des universités à Lisbonne grâce à des bourses du gouvernement portugais.

A plusieurs occasions, Amnesty International a dénoncé des violations des droits de l'Homme commis aussi bien par des séparatistes de la Casamance que par les forces armées sénégalaises, mais le conflit n'a pas pu trouver de place dans la presse internationale et "seule la presse portugaise rédige deux ou trois articles, tandis qu'au Brésil, il n'y a aucune couverture", déplore Gonçalves.

En plus des aspects ethniques et politiques du conflit, Gonçalves souligne le fait qu'il y ait également d'énormes intérêts économiques en jeu, puisque le Sénégal, en partenariat avec des sociétés étrangères, "désire vivement explorer les gisements pétroliers de la Casamance".

Il fait remarquer par ailleurs que la seule ressource naturelle abondante du Sénégal est le phosphate, raison pour laquelle "il vit de l'aide accordée par le gouvernement français – aide qui, selon les combattants pour l'indépendance de la Casamance, ne profite qu'aux (autres) Sénégalais uniquement".