ENERGIE: ''En Guinée Equatoriale, les puits de pétrole sont offshore, larichesse aussi''

GENEVE, 17 mars (IPS) – La sentence de l'économiste suisse Max Liniger-Goumaz, spécialiste de Guinée Equatoriale, est sans appel : tant qu'il restera une goutte de brut, la population restera prisonnière des intérêts liés des compagnies pétrolières et du régime de Malabo. Or noir, avenir noir, dit-il.

ExxonMobil, Marathon Oil, Chevron-Texaco, Amerada Hess Triton, Vanco Energy, Devon Energy : les pétroliers texans sont omniprésents au large de Malabo, la capitale de la Guinée Equatoriale. D'autres, comme la malaisienne Petronas ou l'espagnole Repsol ont débarqué plus tard. La française Total, aussi, n'y est pas venue par hasard. Et les Chinois arrivent en force. Se sentant trop dépendant de ses parrains américains, le président équato-guinéen, Teodoro Obiang Nguema, a joué la carte de la diversification des partenaires ces dernières années. En 15 ans, l'ancienne colonie espagnole est devenue le troisième producteur de pétrole brut au sud du Sahara, derrière le Nigeria et l'Angola, devant le Gabon et la République du Congo, avec 350.000 barils par jour.

De la richesse produite, la population équato-guinéenne ne voit rien. Elle ne mange pas mieux, n'est pas mieux soignée, ne va pas plus à l'école qu'à l'ère pré-pétrolière. Sur le papier, ce pays de 500.000 âmes a un revenu par tête d'habitant supérieur au Portugal (19.780 dollars en 2003, selon le PNUD). Mais avec l'argent du pétrole, c'est l'intensité du pillage qui augmente, pas la richesse nationale. “Le gouvernement de Guinée Equatoriale ne respecte rien”, assénait l'eurodéputé Miguel Angel Martinez, en 2004.

“D'ici avril, tous les taxis circulant en Guinée Equatoriale devront être des Mercedes de couleur argentée”, s'esclaffe l'économiste suisse Liniger-Goumaz. Ce compilateur infatigable d'informations sur la Guinée Equatoriale en a vu d'autres. Depuis qu'il a été déclaré persona non grata en 1974 par Macias Nguema (l'oncle de l'actuel président), cet ancien expert de l'UNESCO traque, trie et répand l'information sur cette “démocrature” à laquelle il a consacré des dizaines d'ouvrages. Dernière parution : La Guinée Equatoriale convoitée et opprimée. Aide-mémoire d'une démocrature 1968-2005, L'Harmattan, 2005.

Pour mieux comprendre les composantes et caractéristiques essentielles du théâtre équato-guinéen, Fabrice Boulé, journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève, s'est entretenu avec Liniger-Goumaz.

FB: La situation de la Guinée Equatoriale est sombre. Voyez-vous la lumière au bout du tunnel? MLG: Non, c'est un pays sans espoir. Personne ne menace le tyran, hormis l'appétit de certains proches. Tant qu'il y aura une goutte de pétrole à pomper, tout sera bétonné par la convergence d'intérêts entre un Etat prédateur et des sociétés pétrolières boulimiques. Les revenus du pétrole, c'est comme les puits, ils restent offshore. La nation n'en voit rien. Ensuite, la Guinée Equatoriale retrouvera une vraie indépendance. Elle redeviendra un pays agricole qui va végéter. Surtout que le pétrole a tout brûlé. Sous Macias, l'ancien dictateur, la production agricole nourrissait tout le monde. Aujourd'hui, le pays importe presque tout. FB: L'Espagne a retiré récemment le statut de réfugié à l'opposant Severo Moto. N'est-ce pas se priver d'une alternative possible? MLG: C'est de la poudre aux yeux. Encore faudrait-il que les opposants, présentés comme démocrates parce qu'ils tiennent salon en Europe, représentent quelque chose. Ils ont le même fonctionnement tribal que le clan au pouvoir. Les dirigeants de cette opposition ont une très haute estime d'eux-mêmes et aiment concentrer l'attention sur eux. Il n'y a aucun mouvement national avec un projet. Ils causent (les opposants) à l'étranger, mais rien n'est entrepris au pays. A l'exception d'un petit parti qui compte deux députés et qui parle à l'intérieur de façon critique. Ce qui lui attire régulièrement des problèmes.

FB: Les Africains peuvent-ils inciter la Guinée Equatoriale à une meilleure gouvernance? MLG: En tout cas, pas l'Union africaine maintenant présidée par Denis Sassou Nguesso, un autre grand “gestionnaire” des revenus pétroliers de son pays, le Congo-Brazzaville! Regardez le Gabon, le Cameroun, le Nigeria, les voisins de la Guinée Equatoriale, ils ne rêvent que de lui piquer son pétrole.

FB: Alors il faut agir sur les compagnies pétrolières? MLG: Les pétroliers font le dos rond, ils ne répondent pas aux questions des journalistes. Et les instances internationales n'insistent pas trop.

Tout le monde veut du pétrole, donc tout le monde se tait.

FB: Vous n'avez rien de positif à dire sur la Guinée Equatoriale? MLG: Que pourrais-je trouver? Que des petits gratte-ciel rutilants poussent à Malabo. Mais la population n'a pas d'électricité, pas d'eau potable.

Qu'on assassine moins maintenant que sous Macias. Mais, c'est surtout parce que tous ceux qui représentaient un danger pour le clan au pouvoir ont déjà été éliminés. Et maintenant, plutôt que de tuer, on laisse croupir en prison sans jugement. Non, franchement je ne vois pas. Et je ne suis pourtant pas de nature pessimiste. C'est le constat que je fais après 30 ans d'observation.

*(Fabrice Boulé est un journaliste de InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).