NAIROBI, 6 mars (IPS) – Les attaques de la police contre le deuxième plus grand groupe de presse du Kenya ont déclenché une immense colère contre le gouvernement, déjà impopulaire à cause de ses liens avec la corruption.
"Ce que nous constatons, c'est un gouvernement qui tente de faire taire les gens qu'il considère comme étant critiques vis-à-vis de son système, et il a commencé avec la presse", a déclaré Ndung'u Wainanina, chargé de programmes au 'National Convention Executive Council' (Conseil exécutif de la convention nationale), un organisme qui regroupe des organisations exigeant des réformes du gouvernement.
"Les médias ont exigé avec force et persistance que le gouvernement rende des comptes", a ajouté Wainanina, qui a fait ces commentaires au cours d'une manifestation organisée dans la capitale Nairobi, en réponse aux attaques.
Des représentants de plus de 50 groupes de la société civile étaient à la tête des manifestants, qui chantaient des chansons hostiles au gouvernement et brandissaient des pancartes portant des messages favorables à la liberté de presse. Les manifestants ont également exigé la démission du ministre de l'Information Mutahi Kagwe, son homologue de la Sécurité nationale — John Michuki — et le chef de la police provinciale.
Kagwe avait précédemment nié toute implication dans les attaques. Celles-ci ont eu lieu aux premières heures de jeudi au siège du groupe de presse Standard, de Nairobi, qui possède le journal 'The Standard' et la chaîne de télévision 'Kenya Television Network' (KTN) — ainsi qu'à l'imprimerie de l'entreprise dans une zone industrielle à la périphérie de la ville.
Des policiers armés, portant des cagoules ont interrompu le programme télévisé de la KTN durant le raid contre le siège, confisquant également des ordinateurs et du matériel de diffusion. La station a cessé d'émettre jusqu'à 14 heures locale (11h GMT). Le personnel et les agents de sécurité auraient été agressés, ou sommés de se coucher par terre alors que la police passait au peigne fin les lieux.
L'attaque contre l'imprimerie a eu lieu presque simultanément, et des copies de l'édition de jeudi de 'The Standard' ont été brûlées. Alors que le journal n'était pas disponible jeudi matin, une édition spéciale sur les attaques est parvenue dans les kiosques plus tard.
Ces incidents marquaient la toute première fermeture d'un important groupe de presse par le gouvernement au Kenya — même si les semaines récentes ont également vu des raids contre deux tabloïdes, le 'Weekly Citizen' et 'The Independent', selon le Comité pour la protection des journalistes, basé à New York. (Le 'Weekly Citizen' avait publié plus tôt un article qui s'interrogeait sur l'état de santé du président Mwai Kibaki).
Les attaques contre la KTN et l'imprimerie faisaient suite à l'arrestation, au début de la semaine dernière, de trois journalistes de Standard qui ont été accusés depuis d'avoir publié de fausses informations avec l'intention de provoquer une frayeur. Ceci a été apparemment en réaction à un article publié dans l'édition du journal, du 25 février, alléguant une rencontre secrète entre Kibaki et un ancien ministre de renom, maintenant dans le camp de l'opposition, Kalonzo Musyoka.
Les deux hommes ont démenti la tenue de tels entretiens.
"Pour que nous protégions une presse libre, la presse libre ne doit pas en faire à sa tête. Nous ne pouvons pas être intimidés là où un média ne fait que ce qu'il veut. Que chaque organe de presse porte sa propre croix lorsqu'elle enfreint la loi", a averti Kagwe, en réaction à l'article.
La police a publié un communiqué affirmant que les descentes dans les locaux du groupe de presse du Standard avaient pour but de l'empêcher de publier des articles qui auraient déstabilisé la sécurité nationale.
Michuki, en charge de la police, a mis l'accent sur ce point jeudi à une cérémonie publique à Nairobi lorsqu'il a dit aux journalistes que "les policiers faisaient leur travail. Si vous effrayez un serpent, vous devez vous attendre à ce qu'il vous morde".
Toutefois, Mitch Odero, un membre du 'Media Council of Kenya' (Conseil des médias du Kenya – MCK), estime que la principale responsabilité des journalistes est de tenir le public informé – et non de faire plaisir au gouvernement.
"La performance des médias devrait être jugée par les citoyens qu'ils servent en tant qu'organe d'observation", a-t-il dit à IPS. Le MCK a été créé par la profession en 2002 pour améliorer le niveau du journalisme au Kenya, et pour traiter des plaintes contre les médias.
Dernièrement, les médias ont été inondés de révélations et d'articles sur la corruption officielle au Kenya.
Le contenu d'un dossier de John Githongo, précédemment secrétaire permanent pour la gouvernance et l'éthique, donnant des détails supplémentaires sur un scandale impliquant la compagnie Anglo Leasing et Finance, a été publié dans le journal 'Sunday Nation' en janvier.
L'escroquerie, découverte pour la première fois en 2004, concernait l'attribution de contrats à Anglo Leasing pour fournir un système de production de passeports infalsifiables, et pour construire des laboratoires de médecine légale pour la police — ceci quoique la firme fût fictive.
Le rapport de Githongo a exposé la manière dont des ministres ont tenté de bloquer les enquêtes sur l'affaire. Depuis qu'il a été rendu public, deux ministres ont démissionné au sujet des allégations sur Anglo Leasing : le ministre de l'Energie Kiraitu Murungi, et le ministre des Finances — David Mwiraria. Le ministre de l'Education George Saitoti a également démissionné, en relation avec un autre cas de corruption qui est survenu durant les années 1990, impliquant l'exportation fictive d'or et de diamant dans le cadre d'un plan de garantie des exportations.
Le scandale Goldenberg prend son nom de Goldenberg International, une compagnie à qui on a payé de fortes sommes d'argent dans le cadre du plan de garantie. Le Kenya aurait perdu plus de 600 millions de dollars dans l'escroquerie.

