KINSHASA, 4 mars (IPS) – Plus les retards s'accumulent dans le calendrier électoral en République démocratique du Congo (RDC), plus les Congolais s'inquiètent des conséquences possibles sur la fin du processus de paix issu de l'accord de paix signé en décembre 2002, à Sun City, en Afrique du Sud, entre forces belligérantes.
Conformément à cet accord dit “global et inclusif”, la transition politique congolaise se termine le 30 juin 2006 avec la fin des élections générales et la mise sur pied de nouvelles institutions du pays. Cependant, au vu du rythme imprimé au calendrier électoral, les analystes et de simples citoyens congolais craignent une hypothèque grave sur la fin apaisée du processus de paix.
Les accords de paix avaient limité la période de transition à deux ans, renouvelable en deux fois six mois, ce qui a été fait en juin 2005. Donc logiquement, il ne peut plus y avoir de prolongation possible de la transition.
Ces accords mettaient fin à une guerre civile de cinq ans, qui a fait au moins 3,5 millions de morts en RDC.
La constitution a été promulguée le 18 février, suivie, quelques jours plus tard, de l'adoption par le Parlement de la loi électorale. Toutefois, la promulgation de la loi électorale prévue pour le 27 février, tarde à venir, posant un problème aussi bien dans les états-majors politiques que chez des juristes.
“Dans trois mois, d'ici le 30 juin, il deviendra pratiquement impossible d'organiser des élections d'une telle envergure dans un pays aussi vaste et dépourvu d'infrastructures de communication. Il y a de gros risques que nous nous trouvions exactement dans la situation de juin 2005 où s'est posé le problème de vide juridique”, s'inquiète l'avocat Floribert Kabongo, basé à Kinshasa, la capitale congolaise.
Il y a près d'une année, en effet, la tension politique était montée à son comble à Kinshasa au sujet du délai butoir du 30 juin 2005. Les partis d'opposition comme l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) d'Etienne Tshisekedi, estimant que la transition politique était terminée conformément aux accords de paix, exigeaient l'institution d'un nouvel ordre politique à partir de cette date.
La loi électorale est le dernier instrument juridique qui permet à la Commission électorale indépendante (CEI) de lancer la campagne électorale.
Le président de la CEI, l'abbé Apollinaire Malumalu, prévoit d'organiser les premiers scrutins le 18 juin 2006. “Moi aussi, j'attends la promulgation de la loi électorale en vue de la mise en place des mesures d'application sur le terrain. Ce qui est sûr, c'est que la CEI est décidée à organiser le premier tour du scrutin avant le 30 juin”, a-t-il déclaré à IPS.
Ainsi donc, tout le Congo est suspendu sur l'éventualité d'une prolongation de fait, au-delà du 30 juin, de la transition politique. Selon des analystes, la question est de savoir ce qui se passera si effectivement au 30 juin 2006, la RDC n'a pas son nouveau président élu ni ses nouvelles institutions.
Pour le Comité international d'accompagnement de la transition (CIAT) créé à la suite de la signature des accords de paix pour veiller au respect du calendrier électoral, le 30 juin 2006 reste la date butoir et toute tentative de prolongation de la période transitoire est hors de question.
"Le CIAT met en garde contre toute manœuvre dilatoire d'où qu'elle vienne et quel qu'en soit le motif visant à retarder davantage ou à bloquer le processus électoral en cours", a déclaré William Swing, le représentant du secrétaire général de l'ONU et chef de la Mission des observateurs des Nations Unies au Congo, dans un communiqué publié le 24 février.
"C'est pourquoi il (le CIAT) réitère son appel pressant aux dirigeants politiques pour qu'ils respectent leurs obligations découlant de l'Accord global et inclusif et que les élections parlementaires et présidentielles puissent avoir lieu avant le 30 juin 2006", ajoute le communiqué.
Le montant du budget de la Commission électorale indépendante est de 480 millions de dollars, et la communauté internationale finance le processus électoral en RDC à hauteur de 88 pour cent, selon des sources diplomatiques à Kinshasa.
Pour l'heure, tout le monde attend de voir. Tous les regards se focalisent sur le président de la République qui doit promulguer la loi électorale.
Joseph Kabila aurait-il réellement l'intention ou un quelconque intérêt à laisser volontairement pourrir la situation?, se demandent des observateurs.
Azarias Ruberwa, l'un des quatre vice-présidents de la transition et président du RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) le pense sérieusement. “En plus de la question des délais qui risquent de ne pas être respectés, il y a des matières qui fâchent et qui n'ont toujours pas trouvé de solution, telle la question de la réouverture des centres d'enregistrement des électeurs à la demande de l'UDPS et celle concernant le retard de la reconnaissance des territoires et communes créés par le RCD parce que quelqu'un a décidé de ne pas respecter les accords de paix de Sun City”, a déclaré Ruberwa.
Du coup, revient à la surface le spectre de la violence que la capitale congolaise a connu à l'approche du 30 juin 2005. De violents affrontements avaient opposé les militants, essentiellement de l'UDPS, aux forces de police à Kinshasa et Mbujumayi, dans la province du Kasai oriental.
Les mêmes jeunes proches de l'UDPS promettent d'engager une nouvelle épreuve de force avec le pouvoir en cas d'une nouvelle prolongation de la transition. “Cette fois, le peuple congolais est décidé à renverser les institutions actuelles et à prendre le pouvoir si les élections ne sont pas totalement terminées” avant le 30 juin 2006, a confié à IPS, Kanku Mujinga, un mécanicien basé à Kinshasa.
Des sources proches de la présidence prétendent que la loi électorale a été transmise avec du retard. “Comment voulez-vous que le président de la République ait signé le document s'il ne l'a reçu que le 25 février?”, s'est insurgé Nkulu Kilobo, le conseiller juridique du président Kabila.

