NAIROBI, 7 fév (IPS) – "Pourquoi n'avez-vous pas empêché cela?" est une question que les Kényans pourraient commencer par poser aux députés bientôt, concernant un rapport sur l'achat, par le gouvernement, de voitures de luxe, en 2003 et 2004.
Intitulé 'Vie au sommet : estimer le coût de l'extravagance officielle au Kenya', le document de 23 pages a été publié la semaine dernière par la section kényane de Transparency International (TI) — une organisation non gouvernementale de lutte contre la corruption, basée à Berlin — et la Commission nationale kényane des droits de l'Homme (KNCHR), une institution gouvernementale.
Il indique qu'entre janvier 2003 et septembre 2004, le gouvernement de la coalition nationale Arc-en-ciel a dépensé environ 12 millions de dollars pour acheter des voitures qui étaient pour la plupart destinées à l'usage personnel de hautes autorités gouvernementales. (Le gouvernement de Kibaki est arrivé au pouvoir en décembre 2002). Au nombre des véhicules, figuraient 57 Mercedes Benz, ainsi que des Land Cruisers, des Pajeros Mitsubishi, des Range Rover, des Nissan Terranos et des Patrols Nissan.
"La classe E (Mercedes Benz) semble être un signe extérieur de réussite/de richesse, particulièrement populaire", note le rapport — avant de donner la description de ce modèle par un spécialiste de l'automobile, dans lequel les vertus d'une "lumière d'ambiance de la cabine" ("comme une veilleuse de luxe dans la salle de bain"), "d'un climatiseur à double zone" et "des essuie-glaces pour nettoyer l'eau de pluie" sont vantés.
"Comme d'autres voitures Mercedes, la 'classe E' est remarquablement bien construite, mais lorsqu'il s'agit d'emmener une personne d'un endroit à un autre selon un bon rapport coût-efficacité, ces caractéristiques sont totalement inutiles", ajoute le document.
TI-Kenya et la KNCHR estiment que les 12 millions de dollars auraient plutôt pu être utilisés pour réduire considérablement la pauvreté dans n'importe laquelle des 31 circonscriptions électorales défavorisées mentionnées dans l'enquête. L'argent aurait pu fournir des anti-rétroviraux (ARV) à 147.000 personnes pendant une année; à l'heure actuelle, seules 11.000 en reçoivent sur les 270.000 Kényans séropositifs qui ont besoin de ces médicaments. Par ailleurs, les 12 millions de dollars dépassaient largement ce que le gouvernement a dépensé au cours de l'année budgétaire 2003/2004 pour lutter contre le paludisme — "la plus grande cause de morbidité et de mortalité au Kenya", affirme le rapport.
Mais alors, qu'en est-il des parlementaires qui ont été élus pour veiller à ce que le gouvernement satisfasse les besoins des Kényans? Ont-ils un rôle dans l'effort pour arrêter cette extravagance? Cyprian Nyamwamu — président directeur général du 'National Convention Executive Council', un groupe de pression favorable à une réforme — estime que les législateurs manquent de moyens pour interroger convenablement les budgets.
"Sans un PBO (bureau du parlement pour le budget), il est difficile pour le parlement d'analyser les dépenses ministérielles et de contrôler le budget afin que les dépenses gouvernementales ne soient pas 'déséquilibrées' sur les mauvaises choses — comme les Mercedes Benz", a-t-il indiqué à IPS.
Le député de l'opposition, Maoka Maore, est de cet avis, affirmant que les législateurs approuvent actuellement le budget dans sa totalité, et que des détails sur la manière dont les ministères pourraient dépenser les fonds qu'ils reçoivent leur échappent.
"Dans le budget, vous pouvez trouver 'des lignes budgétaires pour les dépenses administratives', allouées à certains ministères; ceci peut être l'endroit où l'argent destiné à l'achat de véhicules chics est caché", a-t-il déclaré dans un entretien avec IPS.
"Ceci fait qu'il est difficile pour nous députés d'agir puisque nous ne gérons pas jusqu'au plus petit degré les affaires des ministères du gouvernement. C'est là est le PBO est bien utile".
A ce jour, les efforts pour créer un PBO ont été infructueux.
En 2002, le député Oloo Aringo a présenté une motion en vue de créer un tel bureau, pour que les législateurs puissent jouer un rôle déterminant dans la gestion des finances kényanes. Toutefois, la motion a été rejetée..
Mais, même en l'absence d'un PBO, des militants anti-corruption croient qu'il y a toujours des initiatives qui auraient pu être prises pour empêcher une répétition de la nouba de l'achat de voitures. "Nous avons besoin d'une politique sur les véhicules gouvernementaux indiquant clairement que le gouvernement doit acheter des voitures raisonnables pour ses responsables à tous les niveaux", a dit à IPS, Mwalimu Mati, directeur exécutif de TI-Kenya.
"La politique doit également indiquer comment les véhicules gouvernementaux devraient être utilisés : pour des besoins officiels seulement, et non pour emmener des épouses et enfants faire du shopping comme c'est le cas actuellement".
Mati a également demandé au gouvernement d'imiter les politiques du Rwanda voisin, qui a décidé, il y a environ un an, de vendre divers véhicules officiels très puissants (mobilisant environ 3,5 millions de dollars en mai 2005, selon le rapport). Ceci suite à des inquiétudes relatives à la quantité de ressources publiques dépensées dans des véhicules officiels.
Par ailleurs, Nairobi pourrait s'inspirer de Thomas Sankara, le président burkinabé assassiné, qui a vendu plusieurs des Mercedes Benz du gouvernement de son pays en faveur de la Renault 5 beaucoup moins chère.
Sankara a été tué en 1987.
De toute façon, les militants désireux de rompre l'allégeance officielle aux Mercedes Benz (et autres véhicules de luxe) auront probablement du mal à le faire. La Mercedes Benz est si populaire que le nom du véhicule est entré dans l'une des langues officielles du Kenya, le Kiswahili.
L'expression “wabenzi” (“wa” signifiant personnes) est utilisée pour parler des gens qui conduisent des voitures chères comme les Mercedes Benz, et — plus généralement — des personnes riches et influentes.
La publication du rapport par TI-Kenya et la KNCHR intervient au moment où le gouvernement se défend contre des accusations de corruption portées dans un dossier de John Githongo, ancien secrétaire permanent pour la gouvernance et l'éthique.
Githongo a impliqué quatre ministres dans des contrats louches avec une compagnie fictive, Anglo Leasing and Finance Ltd. L'un des responsables, David Mwiraria, a démissionné de son poste de ministre des Finances la semaine dernière à cause de ces allégations.

