NAIROBI, 7 fév (IPS) – Alors que des révélations sur une escroquerie de plusieurs millions de dollars impliquant la compagnie Anglo Leasing and Finance a fixé l'attention du public au Kenya la semaine dernière, un rapport relatif aux enquêtes sur le plus grand scandale jamais connu dans le pays était en train de prendre la poussière dans un bureau au State House (la présidence).
Toutefois, si le gouvernement venait à prendre des mesures concernant le rapport, les conséquences pourraient avoir des répercussions à travers tout ce pays d'Afrique de l'est — et peut-être même permettre aux militants anti-corruption de réclamer leur plus grand prix jusqu'ici : l'ancien président Daniel arap Moï. La semaine écoulée a vu la démission du ministre des Finances David Mwiraria en relation avec la saga Anglo Leasing; il est le premier ministre du gouvernement à démissionner pour des allégations de corruption. Le plus gros scandale du Kenya à ce jour a pris son nom de Goldenberg International, une compagnie créée par un homme d'affaires kényan, Kamlesh Pattni, qui serait de connivence avec d'anciens et actuels responsables pour réclamer de l'argent pour des exportations fictives d'or et de diamant.
Ceci a été fait au début des années 1990, sous les auspices d'un plan de garantie des exportations, mis en place pour reconstituer les réserves du Kenya en devises étrangères.
Ces réserves avaient disparu après que les donateurs ont suspendu l'aide à ce pays d'Afrique de l'est pour protester contre le régime autocratique de Moï.
Plus de 600 millions de dollars auraient été pillés des caisses du gouvernement au cours de ce qui a été connu sous le nom de "l'affaire Goldenberg"; ce vol présumé a été l'un des facteurs qui ont poussé la Banque mondiale et le Fonds monétaire international à suspendre une aide de plusieurs millions de dollars au Kenya en 1997. Mwai Kibaki est arrivé au pouvoir à la fin de 2002 avec une promesse d'éradiquer la corruption qui avait caractérisé le règne de Moï — et a créé la Commission d'enquête sur l'affaire Goldenberg comme la preuve de son désir de lutter contre la corruption.
L'enquête de deux ans sur l'affaire Goldenberg a pris fin en février de l'année dernière. En septembre, la commission composée de trois membres, présidée par le juge Samuel Bosire, avait présenté un rapport à Kibaki avec des recommandations sur la manière de procéder dans l'affaire.
Au cours des auditions, Pattni a cité Moï comme l'un des principaux planificateurs de la fraude. L'homme d'affaires a également affirmé qu'il avait donné des mallettes pleines de billets de banque à l'ancien président pour obtenir son feu vert pour le projet. L'ancien président a refusé toutefois de témoigner en personne devant la Commission Goldenberg, lui fournissant plutôt une déclaration écrite dans laquelle il a réfuté les allégations de Pattni, les qualifiant de "ridicules". C'était une version des événements à laquelle n'avaient pas souscrit les membres de la commission, même s'ils étaient sceptiques au sujet des déclarations de Pattni.
"Nous doutons que l'ancien chef de l'Etat, en tant que président du pays, ignore complètement (les événements entourant Goldenberg)", ont-ils écrit dans leur dossier, dont des extraits ont été obtenus par IPS.
"Toutefois, l'impression créée (par Moï) est que l'ancien président n'avait aucune idée de tout cela. Pour établir le degré de son implication, plus d'enquêtes seraient nécessaires", ajoutent les membres de la commission.
Le document implique également l'actuel ministre de l'Education du Kenya et ancien vice-président sous Moï, George Saitoti, affirmant qu'il a approuvé "des paiements irréguliers" à la société de Pattni.
Des sources juridiques ayant vu le rapport complet ont dit à IPS qu'il recommande "une enquête supplémentaire et des poursuites possibles" contre plus de 70 personnes en tout, dont la plupart sont d'anciennes autorités gouvernementales et des hommes d'affaires qui étaient proches de Moï.
Alors que le vice-ministre de la Justice Robinson Githae avait promis que le gouvernement "mettra en œuvre les recommandations de la commission en totalité et que les coupables subiront la loi dans toute sa rigueur", les autorités doivent encore poser un acte décisif à cet égard. Elles sont obligées d'attendre la publication officielle du rapport, dont la date devra encore être communiquée.
Comme l'a rapporté IPS l'année dernière, on craint que des partisans de Moï ne réagissent violemment aux efforts pour l'obliger à rendre des comptes — et une réticence dans certaines régions à affronter un dirigeant qui a choisi de quitter le pouvoir de façon pacifique, même après plus de deux décennies d'un règne quelque peu agité.
Néanmoins, en face du mécontentement croissant au sujet de la mauvaise gestion apparente des finances publiques au Kenya, Kibaki subit des pressions pour agir contre la corruption passée et actuelle. La Banque mondiale a annoncé la semaine dernière qu'elle retardait le paiement de prêts d'une valeur d'à peu près 270 millions de dollars dans le pays jusqu'à ce que Nairobi démontre un engagement suffisant dans la lutte contre la corruption.
Un rapport de l'ancien secrétaire permanent pour la gouvernance et l'éthique John Githongo, qui a été rendu public au début de ce mois, a jeté un jour nouveau sur le scandale Anglo Leasing, plus récent, liant des anciens et actuels membres du gouvernement de Kibaki à des contrats frauduleux d'une valeur de 700 millions de dollars.
Des contrats ont été attribués à la société fictive Anglo Leasing and Finance Ltd pour fournir un système de fabrication de passeports infalsifiables, et construire des laboratoires de médecine légale pour la police. Il y a également des points d'interrogation sur l'achat de navires, et un système informatique pour la police.
Githongo est basé en Grande-Bretagne depuis février de l'année dernière, après avoir reçu un avertissement — soi-disant d'un ministre du gouvernement — selon lequel sa vie était en danger à cause des enquêtes sur la corruption officielle.
Dans son rapport, l'ancien secrétaire permanent révèle que des ministres du gouvernement lui ont demandé de "laisser certaines personnes tranquilles" à cause de leurs bonnes relations avec Kibaki et de leur soutien pour lui.
Il décrit également la manière dont un ministre dont il n'a pas donné le nom est entré dans son bureau, soulignant avec insistance que "si nous nous acharnions contre (les individus corrompus), notre gouvernement tomberait". Le dossier de Githongo montre du doigt des autorités gouvernementales de haut rang autres que Mwiraria, notamment le vice-président Moody Awori, l'actuel ministre de l'Energie Kiraitu Murungi et l'ancien ministre des Transports Chris Murungaru.
"La corruption a sommeillé pendant quelques mois après la prise de fonction de Kibaki, mais elle a été ressuscitée peu de temps après cela", affirme Tom Ojienda, président de la 'Kenya's Law Society' (l'Association des juristes du Kenya).

