NAIROBI, 22 nov (IPS) – Si Naomi Kerongo pouvait faire reculer le temps, elle s'assurerait que le matin du 7 août 1998 ne la trouverait pas à côté de l'ambassade américaine dans la capitale kényane, Nairobi.
Ne pouvant pas le faire, elle se débat contre les conséquences de l'explosion qui a secoué le bâtiment ce jour-là, tuant plus de 200 personnes et blessant des milliers d'autres.
"L'explosion a changé la manière dont les gens me regardent — j'ai perdu complètement mon visage", a déclaré la femme âgée de 47 ans, une ancienne responsable du développement commercial au ministère du Commerce et de l'Industrie qui peut maintenant être prise facilement, par erreur, pour une mendiante.
"Je ne pense pas que je pourrai atteindre le niveau où j'étais avant à cause des dégâts causés par l'explosion", a-t-elle dit à IPS.
Kerongo est l'une des nombreuses victimes de l'attentat à la bombe de 1998 qui campent sur le site de l'attentat depuis juillet de cette année pour exiger du gouvernement américain une compensation pour leurs blessures.
L'explosion a été attribuée au réseau al Qaeda, également responsable présumé d'une explosion presque simultanée à l'ambassade des Etats-Unis en Tanzanie voisine.
Les manifestants ont fait une grève de la faim sur le site, devenu maintenant un parc commémorant ceux qui ont été tués dans l'attentat, mais ont plus tard recommencé par manger.
Au départ au nombre de 12, le groupe s'est maintenant réduit à juste quatre membres : des femmes qui s'asseyent à l'entrée du parc avec leurs biens emballés dans des sacs en plastique. Sur le sol, se trouvent des pancartes portant des messages pour le gouvernement américain : "Nous réclamons la justice. Soyez juste envers nous et indemnisez-nous", indique l'un d'entre eux.
Les femmes demandent en moyenne un million de dollars chacune.
"J'étais très gravement blessée (puisque) des éclats de verre sont rentrés profondément dans mon front. Une partie du verre a été extraite, laissant une autre logée à l'intérieur. J'ai dû subir une intervention spéciale pour le faire enlever", a indiqué Kerongo. "Les médecins ont dit que je souffrais de troubles psychologiques. J'ai été hospitalisée pendant deux ans".
Pendant le temps qu'a duré tout cela, elle a perdu son emploi et a été expulsée du logement gouvernemental qu'elle occupait. Kerongo a emménagé dans le bidonville de Mukuru à la périphérie de Nairobi, confiant ses cinq enfants à des parents et amis.
Les Etats-Unis, qui déclinent toute responsabilité pour l'explosion, affirment qu'ils ont déjà donné une "assistance humanitaire" aux rescapés. Un communiqué de l'ambassade américaine note que plus de 40 millions de dollars ont été dépensés dans les soins médicaux de diverses sortes, des frais de scolarité et l'aide aux entreprises affectées par l'explosion, entre autres.
Toutefois, une décision d'un tribunal de New York, en 2001, disait que les personnes affectées par l'explosion à la bombe devraient recevoir une compensation supplémentaire. Les plaignants dans le procès affirmaient que le gouvernement américain n'a pas tenu compte des avertissements sur l'explosion, afin de prendre des précautions, quelque chose qui fait qu'il est tenu de verser des dommages et intérêts.
Les rescapés ont été invités à soumettre une évaluation de leurs pertes.
Kerongo a envoyé une réclamation d'environ 750.000 dollars, mais attend toujours d'avoir des informations sur la question.
Les autorités kényanes semblent ne pas savoir comment traiter les demandes des protestataires. Un responsable au ministère de la Justice et des Affaires constitutionnelles a déclaré qu'il n'y avait aucune indication claire sur la branche du gouvernement qui assumait la responsabilité des plaignants.
"Peut-être que le cabinet du président ou de l'avocat général peut être impliqué. Le ministre de la Justice n'interviendrait que si la question était une affaire interne", a dit à IPS, Geofferey Kibaara, directeur des affaires juridiques du ministère.
Des efforts pour recueillir des commentaires de ces deux services ont été infructueux. La Commission kényane des droits de l'Homme (KNCHR), une institution gouvernementale, est d'avis que la situation des manifestants requiert une action urgente de la part des autorités — mais dit que ses mains sont liées dans l'affaire.
"Il y a très peu de chose que nous pouvons faire parce que la loi nous interdit de traiter de questions touchant aux relations étrangères", a indiqué à IPS, Maina Kiai, président de la KNCHR.
"C'est une question qui doit être réglée politiquement entre le gouvernement du Kenya et les Etats-Unis, et non par des campagnes des droits humains".
Et ainsi, les quatre femmes au Memorial Park continuent leur manifestation.
Le mois dernier, elles ont bravé les consignes de la direction du parc, leur demandant de quitter le site, et ont été expulsées de force.
Actuellement, elles campent aux portes du parc — leurs pancartes enlevées de temps en temps par le Conseil municipal de Nairobi, qui estime que les affiches encombrent la zone. Certains sympathisants leurs apportent de la nourriture, d'autres de l'argent.
"Je resterai ici jusqu'à ce que les Etats-Unis m'indemnisent", affirme Kerongo, ajustant le parapluie qu'elle utilise pour se protéger du soleil.
"Cette détermination ne peut pas être stoppée. J'attends des nouvelles du gouvernement américain".

