LOME, 12 nov (IPS) – Une Commission nationale spéciale d'enquête indépendante, créée par les autorités togolaises, estime que les violences survenues au Togo avant, pendant et après l'élection présidentielle du 24 avril, ont fait 154 morts et 654 blessés.
Le rapport de la commission, rendu public dans la capitale togolaise, Lomé, vendredi, évalue également les dégâts matériels à plus de sept millions de dollars. La commission, dirigée par l'ancien Premier ministre Joseph Kokou Koffigoh, s'est rendue dans les 34 chefs-lieux de préfecture et de sous-préfecture du Togo ainsi qu'au Ghana et au Bénin — où se trouvent des réfugiés togolais — et auditionné plus de 1.800 personnes. L'élection d'avril a été émaillée de violences qui ont contraint quelque 30.000 Togolais à se réfugier dans les Etats voisins du pays, notamment au Bénin et au Ghana.
La commission établit la responsabilité du gouvernement togolais, de l'administration électorale, du Rassemblement du peuple togolais, le parti au pouvoir, de la coalition de l'opposition, des forces de l'ordre et de sécurité, et des médias. "La commission est loin du compte", a réagi Togoata Apedo Amah, secrétaire général de la Ligue togolaise des droits de l'Homme (LTDH).
"Cette commission créée pour trois mois, en a mis cinq pour sortir un rapport médiocre", a-t-il déclaré à IPS. "La commission a failli, elle n'a pas osé aller vers toutes les sources d'information".
Harry Olympio, président du Rassemblement pour le soutien de la démocratie et du développement, candidat malheureux à l'élection présidentielle d'avril, accuse la commission de n'avoir pas donné le nombre exact de morts.
"A la lumière de ce qui a été décrit dans le rapport et les moyens utilisés, il est inconcevable qu'on puisse nous parler de 150 morts, il y en a eu beaucoup plus", a affirmé Olympio à IPS.
De son côté, Laré Dépoukn, journaliste, estime que "le rapport de la commission nationale d'enquête a touché tous les points", et que la commission a été impartiale.
"Le gouvernement n'ayant pas su prévenir ni empêcher les atteintes graves à la vie, à la sécurité et aux biens des citoyens et des étrangers durant la période objet de l'enquête, la responsabilité de l'Etat se trouve engagée", a indiqué, aux journalistes, Clotilde Tchogbé, membre de la commission qui révèle également les responsabilités particulières de l'administration électorale.
"La responsabilité de l'Etat est évidente dans la mesure où ceux qui ont orchestré le coup d'Etat ont organisé la répression", explique Apédo Amah de la LTDH.
Pour la commission, les leaders politiques des deux camps — la mouvance présidentielle et la coalition de l'opposition radicale — ne peuvent prétendre ignorer le développement inquiétant du phénomène récurrent de l'intolérance politique, ethnocentriste, régionaliste, et xénophobe durant ces événements dramatiques. Selon le rapport de la commission, on a assisté à l'application systématique, par les deux camps rivaux, de la loi du Talion : œil pour œil, dent pour dent! "Les victimes et les témoins font état d'incidents ou d'agressions formellement imputés aux forces de sécurité sur l'ensemble du pays", indique le rapport. "Outre les moyens classiques de maintien d'ordre, les forces de sécurité ont fait usage d'armes blanches recensées par la commission et, bien entendu, d'armes à feu conventionnelles".
"Ces agressions ont fait de nombreux blessés, des morts et des traumatismes divers", a ajouté Tchogbé. "Il convient de retenir que les armes à feu ont été engagées dans les violences, à la fois par les forces de l'ordre et les civils, quoique dans des proportions inégales".
Toujours selon le rapport, les journaux, radios et télévisions publics, privés laïcs et même religieux ont joué un rôle déterminant dans la dégradation du climat politique avant, pendant et après le scrutin présidentiel.
"Nous prenons acte du rapport qui, a notre avis, n'a pas approfondi tous les points, surtout la responsabilité des médias", a dit à IPS, Carlos Kétohou, président du réseau des journalistes pour les droits de l'Homme.
Et pour Olympio, "La commission a péché pour n'avoir pas donné les noms des auteurs et des commanditaires des tueries".
Apédo Amah renchérit, indiquant qu'elle devait donner les noms des auteurs des actes pour être crédible. "Koffigoh et ses amis ont sorti un rapport incomplet, nous avions émis des doutes sur la composition de la commission, et c'est pourquoi la LTDH n'a pas envoyé de représentant au sein de ce groupe de gens proches du pouvoir".
"Il y a ce qu'on appelle la présomption d'innocence qui ne nous permet pas de donner des noms des auteurs et des commanditaires", a répliqué Koffigoh, le président de la commission. "Nous avons seulement recommandé au gouvernement de tout mettre en œuvre pour que les auteurs et commanditaires soient punis, et d'éviter l'impunité pour une vraie réconciliation nationale au Togo".
La commission a également demandé au gouvernement de "veiller au désarmement des milices et vigiles appartenant aux partis politiques et de mettre en œuvre des mécanismes d'indemnisation des victimes", a-t-il ajouté.
Avant la commission nationale d'enquête, d'autres institutions avaient déjà publié leur rapport sur les mêmes violences. La Commission nationale des droits de l'Homme du Togo – officielle – avait établi 96 morts. Le Mouvement togolais pour la défense des libertés et des droits de l'Homme, dont le président Claude Vondoly est membre de la commission nationale d'enquête, avait parlé de 105 morts. La Ligue togolaise des droits de l'Homme, avait évoqué 811 morts dans un rapport provisoire, en mai.
Amnesty International avait, de son coté, établi 150 morts en juillet, alors que la mission des Nations Unies, venue enquêter au Togo, avait annoncé entre 400 à 500 décès, en septembre.
Pour la coalition de l'opposition, il y a eu 564 tués. Mais, le coordinateur général de la coalition, Yaovi Agboyibo, a refusé, pour l'instant, de commenter le rapport de la commission nationale d'enquête.

