CULTURE-AFRIQUE DU SUD: Voir, plutôt qu'être vu

JOHANNESBURG, 11 nov (IPS) – Les femmes noires en Afrique du Sud ne sont pas étrangères à la photographie. Toutefois, elles se sont jadis retrouvées généralement devant l'objectif — souvent représentées comme “'mère de la nation', 'objet de sexe noir', ou 'victime noire, pauvre, sans agence',” selon les mots de l'activiste de genre Janine Moolman.

Maintenant, cette situation est en train de changer. Des photographes comme Neo Ntsoma — la première femme à gagner le prix Mohamed Amin — fait partie d'une liste croissante de femmes noires qui sont en train d'avoir du succès derrière l'appareil photo. Nommée ainsi en souvenir d'un photographe et cameraman basé au Kenya qui est mort dans le détournement d'un avion des lignes éthiopiennes, en 1996, cette récompense est remise pendant la compétition annuelle du 'Cable News Network's' (CNN) honorant le meilleur du journalisme africain. Ntsoma a remporté le prix l'année dernière pour une série d'images intitulées 'Their World in Flames' (Leur monde en flammes), qui montrait en détails le sort des familles d'une installation de squatters, dans la capitale économique Johannesburg, lorsque leurs maisons ont été détruites par le feu.

Elle était également l'une des quatre photographes choisis pour exposer leur travail à Los Angeles et à Washington D.C plus tôt cette année durant le 'All Roads Photography Programme', une initiative soutenue par la 'National Geographic Society' (Société nationale de géographie). Le programme vise à donner une plate-forme aux photographes qui montrent comment leurs communautés sont en train d'être métamorphosées par le changement.

La photographie n'a pas été le premier choix de profession de Ntsoma. La danse la tentait, mais elle s'est décidée contre sur le conseil de son proviseur de lycée, qui voyait cela comme "une profession pour les perdants". Une carrière dans la télévision semblait la meilleure option après, mais trouvant les opportunités de formation dans ce domaine limitées, Ntsoma a choisi d'étudier la photographie. A cette époque, l'Afrique du Sud était encore dans les affres de l'apartheid, et elle était la seule noire dans sa classe. Un défi, peut-être plus grand, est venu, toutefois, sous la forme d'une lettre de l'un de ses professeurs estimant qu'elle n'avait pas ce qu'il fallait pour devenir une photographe — et qu'elle devrait arrêter le cours.

"Ceci a été le plus grand coup de ma vie et je ne l'oublierai jamais", affirme-t-elle. "Mais cela m'a enseigné la vraie signification de la persévérance et de la détermination".

Ironie du sort, ces qualités lui ont été très utiles après qu'elle a gagné le prix CNN.

"Ma récompense CNN a surpris et suscité des interrogations chez plusieurs personnes qui pensent toujours que c'est le fait que je sois une femme noire qui m'a permis de gagner", déclare-t-elle.

Ntsoma, une grande photographe pour un quotidien de Johannesburg, a trouvé l'inspiration dans la vie et le travail de la photographe américaine Dorothea Lange, affirmant qu'elle avait la capacité de "capturer les âmes" des personnes qu'elle photographiait.

Lange est mieux inscrite dans les mémoires pour ses images poignantes des pauvres travailleurs immigrés qui, à la recherche d'une vie meilleure, se sont rendus en grand nombre en Californie durant la Grande Dépression de la fin des années 1920 et 1930. Sa photographie d'une femme avec trois enfants, intitulée 'Migrant Mother" (Mère immigrée), en 1936, est devenue une image emblématique aux Etats-Unis, et au-delà.

Les photos de Ntsoma, elle-même, insistent sur les angles bizarres dont elles sont prises, ainsi que l'interaction entre ce qui est net — et ce qui ne l'est pas. "J'ai l'habitude de prendre des photos pour amener (les gens) à croire en moi", déclare-t-elle. "Maintenant je prends des images pour amener les gens à croire au sujet de mes photos".

Elle est également devenue un mentor enthousiaste pour de jeunes journalistes photographes.

Ruth Motau, l'une des premières femmes photographes noires à se faire un nom en Afrique du Sud, dirige maintenant la section photo d'un important quotidien.

Mais, toutes ne sont pas dans le photo-journalisme. Zanele Muholi, par exemple, se décrit comme une "photographe activiste" — poussant les frontières de la tolérance sociale en traitant de questions liées à la sexualité.

Son exposition de 2004 sur le lesbianisme a capté des moments privés inimaginables à l'intérieur des restrictions de la culture africaine. Cela comprenait une photo d'une lesbienne attachant ses seins avec une courroie, une autre photo d'une femme plaçant un godemiché (phallus artificiel destiné au plaisir sexuel), et une photo de deux femmes en train de s'embrasser.

Une autre photographe, Nontsikelelo “Lolo” Veleko, réalise un travail qui reflète une fascination pour les concepts orientaux de beauté, et les modes en vogue dans les années 1970. Maintenant représentée par un prestigieux lieu artistique à Johannesburg, la Goodman Gallery (Galerie Goodman), sa plus récente exposition comprenait un portrait d'une jeune femme dont les traits typiquement africains étaient accentués par le mascara noir, et un rouge à lèvres éclatant.

"Je me posais des questions sur les idées de la beauté et pourquoi le maquillage est utilisé", explique Veleko.

Melissa Mboweni, un conservateur à la Goodman Gallery, considère Veleko comme faisant partie d'une nouvelle vague de photographes sud-africains qui sont attirés par la représentation de l'identité changeante de la jeunesse, plutôt que par la pauvreté, le SIDA et le scandale politique.

Le critique d'art, Sean O'Toole, met en garde contre le fait de voir les femmes photographes noires comme un ensemble homogène : "Même s'il y a beaucoup de choses qui relient leur travail, je ne pense pas que la race et le genre soient la seule façon de l'étiqueter".

Ce qui est important, toutefois, c'est la représentation des femmes noires "par nous-mêmes, contrairement au fait d'être le sujet de recherche, de discussion ou d'imagerie comme interprété par d'autres", affirme Moolman.