TUNIS, 13 nov (IPS) – Tout en mettant la dernière main aux préparatifs du Sommet mondial de la société de l'information qui s'ouvre la semaine prochaine à Tunis, les Tunisiens attendent beaucoup plus la pluie pour leur production agricole.
En effet, malgré l'apport du tourisme, ce pays d'Afrique du nord, dépourvu de pétrole, dépend beaucoup de son agriculture. Du coup, l'annonce de pluies ce week-end, après trois mois de sécheresse, passionne bien plus les gens que le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) qui s'ouvre officiellement mercredi. Seuls les médias officiels, peu crédibles aux yeux de l'opinion publique, lui consacrent supplément sur supplément, ce qui accentue la méfiance des Tunisiens moyens assimilant le SMSI à une grande machine de propagande pour le régime en place, à Tunis. Chez les élites en revanche, ce sommet est perçu comme une opportunité unique de visibilité dans les médias internationaux. En face, huit dirigeants de partis et associations observent, depuis le 18 octobre, une grève de la faim, très embarrassante pour les autorités. Ils réclament la libération de plus de 500 prisonniers d'opinion, le déverrouillage des médias, la légalisation des partis et associations non encore reconnus. Les dirigeants d'une douzaine d'organisations non gouvernementales (ONG), critiques à l'égard du pouvoir, ont tenu à se démarquer des 8.000 ONG agréées (qualifiées ici d'OVG – organisations véritablement gouvernementales) : ils tiendront un "sommet citoyen" en marge du SMSI.
"Il ne s'agit nullement d'un contre-sommet", se défend Souhir Belhassen, vice-présidente de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH), qui est également vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH). En fait, cette rencontre a lieu parce que ces 12 ONG tunisiennes n'ont pas pu obtenir une accréditation au SMSI puisque les autorités refusent toujours de les légaliser. Dix-neuf ONG internationales y prendront part également. Belhassen souligne une autre "aberration" : "Les membres d'associations tunisiennes crédibles et dynamiques ne pourront ainsi participer au SMSI que sous la casquette d'ONG étrangères".
Le gouvernement veut néanmoins profiter du sommet pour soigner une image de marque ternie par des atteintes aux droits de l'Homme. Il met en exergue la préparation matérielle du "plus grand événement jamais organisé par la Tunisie depuis son indépendance (en 1956)", selon les mots d'un membre de la commission nationale préparatoire, qui préfère garder l'anonymat.
"Il y aura de la place pour tout le monde", assure-t-il. Selon lui, cinq grands espaces seront mis à la disposition des participants dont une salle de 1.000 mètres carrés réservée aux VIP (importantes personnalités), une salle de réunion pouvant accueillir 3.000 personnes. Ensuite, une foire de 8.200 m2 est réservée au matériel et équipement informatique, tandis qu'un espace de 6.900 m2 est consacré aux activités parallèles.
Officiellement, 289 manifestations parallèles sont programmées du 15 au 19 novembre, selon le président du comité chargé de la préparation matérielle du sommet, l'ex-ministre de l'Intérieur, Habib Ammar.
Toutefois, il est difficile de croire les statistiques officielles qui font de la Tunisie le leader des pays arabes pour les technologies de l'information, avec 570.000 internautes. Un chiffre qu'on promet de hisser… à trois millions (le tiers de la population!) à la fin de 2006. En fait, la libération de dizaines d'internautes emprisonnés, dont la plupart sont des étudiants ou des lycéens, est la première revendication des défenseurs des droits humains. Accusés de terrorisme, "ils ont été jugés lors de procès entachés d'atteintes graves aux droits de la défense et fondés sur des aveux extorqués", affirme Balkis Mechri qui préside une association de défense des internautes de Zarzis (sud du pays). Or les jeunes surfeurs ignorent toujours les sites jugés "subversifs" par les autorités et dont la consultation peut coûter jusqu'à 30 ans de prison.
Pour l'accueil des 10.000 participants attendus au SMSI, le gouvernement vient d'ouvrir temporairement un accès libre aux télécommunications et à Internet, normalement bien verrouillés. Mais, plusieurs ONG, dont la LTDH, ainsi que des dirigeants de partis et d'associations indiquent, dans un communiqué, que non seulement leur mail, mais aussi leurs lignes téléphoniques ont été coupées avant le sommet.
Pour bien des entreprises de travaux publics et de services, souvent liées à des dignitaires du régime, le SMSI a été une aubaine. Pour d'autres en revanche, il s'agit d'un moment difficile où ils n'ont même pas le minimum garanti en matière de communication…
*(Rachid Khéchana est journaliste de InfoSud, une agence de presse basée à Berne, en Suisse).

