POLITIQUE-LIBERIA: Est-ce mieux d'avoir un certain droit de vote que den'en avoir aucun?

MONROVIA, 5 oct (IPS) – Les Libériens iront aux urnes la semaine prochaine pour les premières élections générales de leur pays depuis que la dernière guerre civile a pris fin dans cet Etat d'Afrique de l'ouest en 2003.

Quelque 1,3 million d'électeurs inscrits (sur une population de 3,5 millions d'habitants) feront la queue le 11 octobre pour choisir un président parmi 22 candidats, au nombre desquels le grand joueur de football George Weah. Plus de 500 candidats se disputent 64 sièges de députés, et environ 200 autres, 30 sièges au sénat.

Le nouveau gouvernement succédera à une autorité de transition installée après le départ de l'ancien président Charles Taylor, maintenant exilé au Nigeria.

Le départ de Taylor a été provoqué par l'avancée des rebelles sur la capitale du Liberia, Monrovia. Accusé d'avoir commis de nombreuses atrocités dans le pays après avoir entamé une précédente rébellion en 1989, l'ex-président est également sous le coup d'une inculpation d'un tribunal soutenu par les Nations Unies pour son rôle dans les crimes de guerre perpétrés en Sierra Leone voisine.

La présence d'environ 15.000 soldats de la paix de l'ONU devrait garantir une élection tranquille la semaine prochaine. Toutefois, tout le monde ne pourra pas jouir pleinement de son droit de vote.

Un certain nombre de personnes déplacées, contraintes de quitter leurs maisons durant les différentes périodes de la guerre civile, pourront voter pour un président — mais pas pour les députés dans les deux chambres du parlement.

Les votes pour les députés devront se faire dans les régions que ces responsables représenteront; mais, certains Libériens déplacés ne seront pas dans leurs circonscriptions pour le faire. Les personnes déplacées ne sont pas comptées comme des membres des districts dans lesquels leurs camps sont situés.

Selon la Commission électorale nationale (NEC), environ 61.000 personnes déplacées se sont inscrites pour voter. Un peu moins du tiers de ces personnes seront encore dans les camps qu'elles habitent lorsque viendra le 11 octobre, où elles ne seront autorisées à voter que pour un président.

Le mois dernier, des personnes déplacées exaspérées ont menacé de brûler leurs cartes d'électeur et de boycotter l'élection si on ne leur donnait pas de pleins droits de vote. Des rumeurs indiquaient également qu'elles ont promis d'empêcher la tenue un quelconque scrutin dans des camps pour personnes déplacées.

Toutefois, ces menaces ont été retirées la semaine dernière, lorsque les personnes déplacées ont déclaré qu'elles allaient prendre part au scrutin.

Elder George, un porte-parole pour 15 camps de déplacés autour de Monrovia, a déclaré qu'il n'y aurait "aucune perturbation…durant les élections", notant que la querelle avec la NEC était largement née des craintes que le sort des personnes déplacées serait mis en veilleuse après l'élection.

Yvonne Smith, une femme âgée dans le camp pour personnes déplacées de Blamasie, dans l'ouest de Monrovia, a dit à IPS que "Ces gens en charge de la gestion des affaires de ce pays ne sont pas dignes de confiance".

"Ils ont dilapidé toutes les ressources que la communauté internationale leur a données pour nous rapatrier".

L'administration du chef de l'Etat sortant, Gyude Bryant, a été fortement compromise dans des accusations de corruption, alors que Taylor est accusé d'avoir volé des millions de dollars des caisses du gouvernement.

La présidente de la NEC, Frances Johnson-Morris, a déclaré qu'un boycott des élections dans des camps n'aurait pas été acceptable.

"Nous ne pouvons pas avoir des élections et environ 24.000 personnes vont dire qu'elles n'y participent pas. Ce ne sera pas de bonnes élections", a-t-elle souligné. "Je sais que les personnes déplacées seraient parmi les premiers qui aimeraient voter dans cette élection, pour montrer que la situation dans ce pays est changée pour que nous n'ayons jamais plus de personnes déplacées dans notre pays".

Des efforts pour ramener les déplacés chez eux ont été entravés par un manque de fonds, et des pluies torrentielles qui ont rendu impraticables les routes du Liberia.

Des responsables ont averti que le temps exceptionnellement froid pourrait empêcher d'autres électeurs de se rendre dans les bureaux de vote la semaine prochaine.

Samuel Kortie, un activiste des droits de l'Homme, croit que le fait de priver partiellement des personnes déplacées du droit électoral pourrait gâcher l'élection — mais que la situation actuelle est la meilleure qu'on pouvait espérer dans ces conditions.

"La plupart des partenaires internationaux du Liberia accepteront probablement ceci comme une conséquence inévitable de l'organisation d'élections deux ans seulement après la fin d'une guerre civile de 15 ans", a-t-il indiqué. "Ce que nous devrions tirer du processus électoral actuel est un gouvernement qui reflète plus fidèlement les souhaits des populations".

Une quantité stupéfiante de défis attend ceux qui sortiront vainqueurs au cours du prochain scrutin.

Des années de conflits ont entraîné la destruction généralisée des bâtiments et d'autres infrastructures, et un fort taux de chômage. Au nombre des sans-emploi, figurent des dizaines de milliers d'anciens combattants qui doivent encore être réintégrés dans la société.

On craint que ces ex-combattants ne soient déployés dans une nouvelle série de guerre civile s'ils devaient continuer à faire face à un avenir présentant peu de perspectives. Ceci pourrait provoquer une instabilité dans la totalité de la région ouest-africaine, où un certain nombre de pays ont un potentiel de conflit — ou sont en train de sortir d'une guerre civile.