YAOUNDE, 5 oct (IPS) – Le Cameroun a enregistré, depuis près de deux décennies, une chute de son activité économique et une grave crise financière qui ont contraint les autorités de ce pays à réduire les investissements publics et à recourir aux institutions financières internationales pour son développement.
Ce pays d'Afrique centrale est pourtant relativement riche, avec des ressources comme le pétrole, le bois, le cacao, le café, l'aluminium, la canne à sucre, la bauxite, le caoutchouc, le gaz naturel, le fer, et un potentiel hydroélectrique. Le Cameroun a beaucoup emprunté et croupit, cinq ans après le lancement aux Nations Unies, en 2000, des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), sous le poids d'un lourd endettement extérieur. En 20 ans, la dette du pays a été multipliée par trois, passant de 2,9 milliards de dollars en 1983 pour atteindre 8,5 milliards de dollars en 2004, selon des chiffres officiels.
A cet endettement, s'ajoute, désormais, la famine qui menace, particulièrement, les provinces septentrionales du pays, où vivent, près des deux-cinquièmes des 16,5 millions de Camerounais, selon les statistiques officielles.
"Environ 250.000 personnes sont affectées par la famine dans l'extrême-nord du Cameroun, une des régions les plus pauvres du pays, tandis que plus d'un million ont besoin d'une aide d'urgence", a déclaré à IPS, Justin Bagirishya, le directeur régional du Programme alimentaire mondial (PAM) dans ce pays. "Durant un mois (octobre), le PAM fournira des rations d'urgence à ces personnes nécessiteuses".
"La récurrence de l'insécurité alimentaire dans cette partie du pays, depuis bientôt dix ans, rend hypothétiques les efforts de réalisation des OMD dans notre pays", a expliqué à IPS, Germaine Bitanga, assistante principale des affaires sociales, en service au ministère des Affaires sociales.
L'Extrême-Nord du Cameroun est l'une des dix provinces les plus pauvres du pays. Située en zone sahélienne, à quelque 1.000 kilomètres de capitale Yaoundé, elle est généralement sujette aux catastrophes naturelles telles que les inondations en saison pluvieuse, et de longues saisons sèches, qui durent parfois jusqu'à neuf mois l'an.
En 2004, cette partie du pays avait enregistré une faible pluviométrie responsable, selon le gouvernement, de la baisse de la production agricole de 200.000 tonnes par rapport à l'année précédente qui était d'environ 7,45 millions de tonnes, selon le ministère de l'Agriculture. Cette production comprend les principales cultures vivrières suivantes : maïs, sorgho, riz, manioc, patates douces, ignames, banane plantain, haricots secs, légumes, tomates. Mais, une bonne partie de la production agricole camerounaise est souvent exportée par des commerçants vers des pays voisins comme le Gabon et la Guinée Equatoriale.
Et depuis le 24 septembre dernier, le PAM a commencé une vaste opération d'aide alimentaire aux personnes indigentes affectées dans neuf arrondissements de la région, avec une aide financière de la France, d'un montant de 880.000 dollars.
Mais selon le PAM, cette aide française ne permettra pas de couvrir le coût de cette opération d'urgence qui doit durer un mois et nécessite environ deux millions de dollars.
La réduction de l'extrême pauvreté et de la faim figure en tête des huit OMD retenus par les dirigeants du monde, qui doivent être réalisés d'ici à 2015. Selon le PAM, plus de 1,2 milliard de personnes dans le monde survivent, en 2005, avec moins d'un dollar par jour et 800 millions souffrent toujours de la faim.
Des spécialistes estiment que la dette constitue un autre goulot d'étranglement des OMD au Cameroun. "En deux décennies, la dette extérieure de notre pays est passée de 2,9 milliards de dollars en 1983, à un peu moins de 10 milliards de dollars, en 2005", dit à IPS, François Colin Nkoa, enseignant à la Faculté des Sciences économiques et de gestion de l'Université de Yaoundé II.
"Malheureusement", déplore-t-il, "le développement n'a pas suivi et le pays s'est davantage engouffré dans les méandres de la pauvreté sans qu'on ne sache réellement ce qui a été fait de toute cette énorme dette".
"D'importants flux d'aide ont de tout temps convergé au Cameroun", rappelle à IPS, Jacques Hiol, un avocat basé dans la capitale. "Mais il me semble qu'ils ont plus contribué à freiner la croissance de ce pays; le faisant passer de pays à revenu intermédiaire, à pays pauvre et très endetté", ajoute-t-il, un peu déçu.
Un fonctionnaire du ministère des Finances, joint au téléphone par IPS, rejette cette affirmation sous le couvert de l'anonymat. Selon lui, l'argent de la dette a servi à réaliser plusieurs projets collectifs de développement, comme la construction de plusieurs routes à travers le pays, dont l'axe Yaoundé-Douala au milieu des années 1980, l'aéroport international de Yaoundé, des écoles et les hôpitaux généraux de référence de Yaoundé et Douala, la capitale économique.
Selon le Programme des Nations Unies pour le développement, environ 50 pour cent de Camerounais vivent en dessous du seuil de la pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, en 2005.
En effet, des analyses de l'économie camerounaise contenues dans un document intitulé 'Comptes nationaux 1993-2003', présenté par l'Institut national de la statistique en août à Yaoundé, indiquent qu'à cause des catastrophes naturelles dans certaines régions, le pays, pendant plusieurs années encore, ne pourra ni réduire de moitié le nombre de ses citoyens vivant en dessous du seuil de pauvreté, ni même assurer des soins de santé ou une éducation aux femmes, aux filles et aux enfants.
"Le poids insoutenable du service de la dette et l'incapacité de l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés à résoudre ce problème, accentuent la paupérisation des populations du Cameroun", a commenté à IPS, Jeanne d'Arc Teumo, présidente d'honneur du Programme intégré de lutte contre la pauvreté, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé. "Si rien n'est fait, la pauvreté ne pourra pas être éliminée avant l'an 2150".
Le Cameroun avait été éligible au processus dit des Pays pauvres très endettés (PPTE), lancé en 1996 par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Le PPTE consiste en l'annulation de la dette totale ou partielle d'un pays vis-à-vis des institutions financières multilatérales. Mais malheureusement, disent les ONG, cette "initiative" n'a pas atteint les résultats escomptés, notamment du fait des conditionnalités qui sont imposées à un pays pour atteindre son point d'achèvement, seul capable de déclencher une réduction significative de la dette.
Au regard des avancées actuelles, estiment certaines ONG, l'initiative PPTE est un frein à la réalisation des OMD, car beaucoup de choses méritent d'être revues à l'échelon gouvernemental. "La gouvernance reste un véritable problème dans ce pays", affirme Teumo.
Elle a ajouté que le gouvernement devrait se montrer plus incisif dans la lutte contre la corruption, accorder à la justice plus d'indépendance pour lui permettre de traquer et juger les hauts fonctionnaires gestionnaires de fonds publics, généralement cités dans des cas flagrants de détournement d'argent.
"Notre stratégie, pour sortir de la spirale de la dette, est de poursuivre des efforts d'amélioration de la gouvernance, de la lutte contre la corruption, de renforcement de la démocratie, d'appropriation des politiques et programmes de développement", explique à IPS, Frédéric Nyambi, fonctionnaire au ministère de la Planification.
Nyambi a parlé de certains hauts fonctionnaires sans les citer, qui, a-t-il dit, confondent souvent fonds publics et privés, et qui ne sont pas inquiétés parce que jouissant d'une "incroyable impunité".
Mais un autre espoir profile à l'horizon depuis quelque temps. Le Cameroun fait partie des 20 autres pays d'Afrique et d'Asie, placés sur la liste des prochains bénéficiaires potentiels de la remise de la dette qui avait été décidée au sommet des dirigeants des nations les plus industrialisées — le G8 — à Gleneagles, en Ecosse, en juin, et confirmée, en septembre, aux assemblées générales du FMI et de la Banque mondiale.

