ECONOMIE-ZIMBABWE: Les réservoirs à sec

HARARE, 3 août (IPS) – La présence de véhicules recouverts de poussière, alignés à l'entrée des stations d'essence, constitue une scène banale au Zimbabwe.

Certains de ces véhicules sont là depuis des jours, voire des semaines, tandis que les conducteurs se trouvent aux prises avec ce que beaucoup considèrent comme le pire des épisodes dans la crise récurrente de carburant dans le pays. Lorsque des stations d'essence du Zimbabwe ont commencé par tourner à sec quelques jours après les élections générales du 31 mars, les propriétaires de véhicules ont cru que cela faisait partie du cycle "intermittent" qui a caractérisé l'approvisionnement de carburant depuis la fin des années 1999. Mais environ quatre mois plus tard, la situation ne s'est guère améliorée – et tout indique que ce que beaucoup considèrent comme le "blues du carburant" pourrait encore faire partie du vécu des Zimbabwéens pendant encore un moment. Pendant les premiers tourments des dernières pénuries, des personnes comme John Mbedzi passèrent les nuits dans leurs véhicules, espérant l'arrivage des ravitaillements de carburant. "J'ai passé trois nuits d'affilée dans ma voiture, gardant cette dernière, et attendant l'arrivage du carburant. A présent, j'ai décidé de garer la voiture à la maison jusqu'à ce que la situation se normalise", dit-il. Les autres propriétaires ont simplement abandonné leurs véhicules dans les files, probablement pour revenir lorsque l'essence ou le gas-oil serait disponible.

Mais lorsque le carburant arrive dans une station d'essence, votre position de premier dans la file ne garantit pas nécessairement que vous aurez un réservoir plein. Grâce à la popularité des téléphones mobiles, les gens sont si vite informés que toute la ville semble converger vers la station d'essence concernée. Il y a des scènes semblables à des émeutes et des échauffourées étant donné que les gens jouent se battent pour acheter du carburant; la police a même été appelée, parfois, pour maintenir l'ordre. "Dès fois, les files longent les rues et peuvent atteindre quatre kilomètres", indique Tawanda Banda, un pompiste de station d'essence. Ceux qui sont plus malchanceux et se trouvant à la fin de la file ont très peu de possibilité d'acheter du carburant ou du gas-oil, mais ils maintiennent farouchement leur position.

Après la situation relativement normale de ravitaillement en carburant au cours des mois conduisant aux dernières élections, les pénuries soudaines ont surpris la plupart des Zimbabwéens. D'autres pensent que le gouvernement a simplement ruiné la banque pour apaiser les électeurs avant les élections. "Nous sommes actuellement en train d'en faire les frais", estime Tony Hawkins, un économiste.

Les autorités elles-mêmes gardent, pour la plupart, un mutisme par rapport aux pénuries, même si le ministre de l'Energie, Michael Nyambuya, a finalement admis que le flux des produits pétroliers, dans le pays, s'est considérablement réduit en raison des pénuries de devises étrangères. "La facture de carburant du pays a doublé parce que le prix du pétrole brut a également doublé, passant de 27 dollars US à 60 dollars US au cours des douze derniers mois", déclare-t-il. Dans une tentative de désamorcer la crise, le gouvernement a assoupli les dispositions réglementaires relatives à l'importation de carburant aux fins de permettre à des individus d'importer de l'essence et du gas-oil à partir des pays voisins soit pour leur propre besoin, soit pour vendre, s'ils disposent des fonds nécessaires. Mais, s'il est permis aux importateurs privés de vendre n'importe quelle quantité dont ils disposent aux prix officiels, beaucoup parmi eux ne font pas attention à cette instruction. L'essence change de mains au moins dix fois tout comme les prix à la pompe varient d'environ 60 centimes de dollars US par litre – avant d'atteindre le consommateur. Gideon Gonon, gouverneur de la Banque centrale, a déclaré que le gouvernement permettrait aux personnes possédant des dollars américains de les utiliser pour acheter de l'essence dans des stations indiquées à cet effet; il s'agit-là peut-être d'une reconnaissance tacite du fait que le plan 'Homelink' du Zimbabwe ne répond pas aux attentes. Dans le cadre de cette initiative, les Zimbabwéens travaillant à l'étranger bénéficient d'un taux de change favorable visant à encourager le rapatriement de leurs revenus à travers des canaux officiels. Mais puisque le taux proposé est environ la moitié de celui qu'offre le marché noir, très peu de personnes utilisent cette facilité (le soi-disant "taux de la diaspora" est actuellement fixé à 17.500 dollars zimbabwéens pour un dollar US). Nonobstant le refus du plan 'Homelink', les Zimbabwéens ont accueilli la proposition de Gono avec suspicion, certaines personnes la considérant comme un traquenard monté pour attraper ceux qui passent outre les dispositions relatives aux taux de change. "Je ne mettrai jamais mes pieds dans les environs d'une telle station d'essence, même si j'ai des dollars américains", souligne Mercy Moyo, l'une des personnes sceptiques.

"Qu'est-ce qui les empêchera (les autorités) de noter le numéro de ma plaque minéralogique et de me demander là où j'ai trouvé l'argent (les dollars US)?" Le ministre de l'Energie a affirmé que ce sont les vendeurs du marché noir qui empirent la situation de pénuries parce qu'ils achètent le peu de carburant disponible dans le pays pour le revendre à des prix exorbitants.

Il s'est également plaint du fait que leur carburant est frauduleusement exporté vers les autres pays dans la mesure où le Zimbabwe dispose des approvisionnements de carburant les moins chers dans la région. Le gouvernement a utilisé de telles allégations pour justifier sa récente campagne contre les installations informelles dans les zones urbaines : la très malicieuse 'Opération restaurer l'ordre'. Les autorités soutiennent que les installations ciblées étaient utilisées pour le commerce du marché noir de certains produits rares comme l'essence et le gas-oil.

Cependant, Anna Tibaijuka, directrice du Programme des Nations Unies pour les établissements humains, a condamné la campagne après avoir mené des investigations relatives à ses conséquences, sur recommandation de Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU.

Suite à une visite de deux semaines au Zimbabwe, Tibaijuka a publié, au début du mois passé, un rapport qui déclare que "Tout en prétendant de…prendre des mesures autoritaires contre de présumées activités illégales, l'Opération restaurer l'ordre a été menée de manière aveugle et injustifiée, sans considération pour la souffrance humaine…" Selon le rapport, environ 700.000 personnes auraient perdu leurs maisons ou leurs sources de revenu ou les deux au cours de la campagne. Et même si quelque quantité de carburant a été saisie au cours de la démolition des installations informelles, les pénuries continuent. Les conducteurs de minibus qui supplantent le système de transport public presque inexistant, perçoivent des frais de voyage supérieurs à ceux fixés par le gouvernement, indiquant qu'ils s'approvisionnent en carburant sur le marché noir. Les heures que les gens passent dans les files aux stations d'essence et pour le transport pour se rendre au travail et en revenir, sapent sérieusement la production. "J'ai des gens qui arrivent au travail à l'heure du déjeuner, et je n'y peux rien", a confié un tôlier à IPS. "J'ai dû utiliser parfois moi-même le taxi pour me rendre au travail dans la mesure où je ne pouvais pas trouver du carburant". Au cours des cinq dernières années, les Zimbabwéens sont aux prises avec une crise économique qui – entre autres facteurs – est imputable au programme de saisie controversée des terres, et à l'implication coûteuse du pays dans la guerre civile au Congo, selon certains analystes. Le pays a également connu des troubles politiques : des violences et des allégations de trucage ont entaché les trois dernières élections au Zimbabwe.