DROITS-NIGER: Des enfants orpailleurs reprennent le chemin de l'école

NIAMEY, 2 août (IPS) – Abdou Adamou, 15 ans environ, passe ses journées dans l'obscurité d'un puits de 50 à 80 mètres de profondeur sur le site d'orpaillage de Komabangou. Son travail consiste à creuser la roche et à aider à la faire remonter à l'air libre avec une puisette actionnée par un autre ouvrier dehors.

Komabangou est une localité située dans le sud-ouest du Niger, à environ 175 kilomètres de Niamey, la capitale nigérienne, dont le sous-sol recèle de l'or, qui a provoqué une véritable ruée, depuis 2001. Outre Komabangou, il existe un deuxième site d'orpaillage, dénommé M'Banga, dans la même zone géographique, à environ 95 km de Niamey. Mais son exploitation est plus récente.

"Chaque matin, on me descend dans le puits à partir de 8 heures avec ma provision de nourriture et d'eau pour y travailler jusqu'à 18 heures. C'est pénible au début, mais une fois qu'on s'y habitue, ça devient de la routine", confie Adamou à IPS. "Je partais à l'école quand mes parents ont décidé un beau matin de quitter notre village pour venir s'installer à Komabangou chercher de l'or. Par manque de tuteur, ils m'ont amené avec eux", ajoute-t-il.

"Si j'avais trouvé un tuteur à mon enfant, je ne l'aurais jamais emmené ici; j'allais le laisser poursuivre normalement l'école. Mais vous savez, les temps sont durs pour tout le monde aujourd'hui au village. Les gens n'acceptent plus de prendre en charge les enfants d'autrui tant qu'ils n'ont pas un profit à tirer", a dit à IPS le père d'Adamou. Pour Harouna Sadou, sociologue à Niamey, "Les élèves du cours primaire, dans les zones rurales, sont généralement confrontés à ce problème de tuteur, surtout quand l'école ne dispose pas de cantine. Même dans le secondaire, quand l'enfant ne perçoit pas une allocation de l'Etat, il lui est difficile de trouver une famille d'attache. Et c'est ce qui explique souvent les abandons dans le système éducatif". Comme Adamou, ils sont nombreux les enfants dont l'âge varie de 10 à 16 ans qui sont employés dans les activités d'extraction de l'or sur le site d'orpaillage de Komabangou.

Pourtant, selon le code minier nigérien datant de 1993, l'âge minimum à partir duquel une personne peut être employée dans les mines et carrières est de 18 ans. Mais, il n'existe aucun inspecteur de travail affecté sur les sites d'orpaillage. C'est seulement de temps en temps qu'une équipe se déplace sur le terrain pour des contrôles inopinés, selon Ibrahim Balla Souley, coordonnateur national du Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC-Niger) basé à Niamey. "Pour travailler sur le site, il n'est point besoin de présenter un document qui fournit l'âge du demandeur d'emploi aux propriétaires des puits. Et l'Etat n'intervient pas au moment du recrutement. Nous évoluons ici dans l'informel", a déclaré à IPS Daouda Kabani, secrétaire général de l'Association des orpailleurs de Komabangou. Selon lui, jusqu'ici, aucun orpailleur ni aucun parent n'a été poursuivi en justice pour exploitation des enfants. "Je ne peux pas vous donner un chiffre exact par rapport à l'ampleur du phénomène, mais retenez seulement qu'ils dépassent plus de la centaine, les enfants qui travaillent sur ce site", a déclaré Souley à IPS.

Le programme IPEC, qui a démarré ses activités en 2002 au Niger, est piloté par le Bureau international du travail (BIT) et vise l'abolition du travail des enfants dans le monde. "IPEC-Niger est un programme négocié par le gouvernement nigérien auprès du BIT pour lutter contre le travail des enfants dans le pays", explique Souley qui est un agent de la fonction publique, détaché pour gérer le projet.

Selon Souley, il est difficile de savoir le nombre exact d'enfants qui sont exploités sur le site à cause de la fluctuation de la population à Komabangou, mais surtout du caractère informel de l'activité d'orpaillage.

D'après une estimation faite en avril 2005, plus de 15.000 personnes composées de diverses nationalités vivent sur ce site d'orpaillage de Komabangou qui est, en fait, un permis de recherche abandonné depuis 2001, à cause de la non rentabilité du gisement découvert par 'Etruscan', une compagnie canadienne de recherche aurifère.

"A côté des Nigériens, vous avez aussi des Béninois, des Burkinabé, des Ghanéens, des Maliens, des Togolais qui sont venus ici pour chercher de l'or ou pour s'adonner à un commerce", explique Kabani. "C'est une réalité, les enfants constituent une main d'œuvre ici. Ils sont employés dans diverses tâches. Il y en a qui sont utilisés dans le concassage de la roche, d'autres dans les travaux d'extraction, d'autres encore dans le transport de l'eau servant à délayer la farine de sable obtenue après le broyage de la roche", reconnaît Kabani. Chaque gramme d'or rapporte environ 10 et 12 dollars à l'orpailleur, dit-il.

Selon lui, certains orpailleurs paient environ 20 dollars par mois aux enfants qu'ils emploient, et d'autres 30 dollars. Mais ils assurent aux enfants – qui sont venus travailler seuls sur le site – la nourriture et un logis gratuits.

Les adultes font les mêmes travaux que les enfants, mais ils gagnent le double de leur paiement, indique Kabani, précisant que ce n'est pas le même rendement.

Le salaire mensuel minimum est d'environ 50 dollars à la fonction publique nigérienne. Mahamadou Aboubacar, 13 ans, est transporteur d'eau sur le site, où il vit avec sa mère depuis trois ans. "J'ai commencé à travailler à la suite du décès de mon père pour venir en aide ma mère. Je remplis environ trois tonneaux de 200 litres par jour que je livre à mon employeur au moyen d'une charrette, sur une distance d'environ un kilomètre", dit-il à IPS, précisant que l'activité lui rapporte environ six dollars par jour. "Je n'ai aucun soutien, ici, en dehors de mon enfant depuis le décès de mon époux. C'est lui qui travaille pour me nourrir et m'habiller", confirme à IPS, Mamata Gado, la mère d'Aboubacar.

Mais le mirage de la fortune, qui pousse la majorité des enfants à se verser précocement dans la production, se transforme le plus souvent en cauchemar pour eux, selon des analystes à Niamey. "Mais, il y a aussi des parents qui poussent leurs enfants à venir y travailler", reconnaît Souley.

"Ils sont exposés à toutes sortes de risques, comme l'intoxication due à la poussière et les éboulements de galerie au cas où les enfants rentrent dans les trous", affirme Souley, ajoutant qu'il y a également les maladies liées à l'activité physique, notamment les lombalgies et beaucoup de cas de blessures dues aux marteaux et aux pilons que les enfants manipulent pour moudre le caillou.

Interrogé par IPS, Dr Bako Bagassi, du Programme national de lutte contre les infections sexuellement transmissibles et le VIH/SIDA à Niamey déplore, lui, la contamination à ces maladies auxquelles ces enfants sont exposés..

"Nombre de ces enfants viennent tôt à la sexualité. Or à Komabangou, plus de 50 pour cent des professionnelles du sexe sont infectées au VIH, selon des enquêtes faites en 2003" par des services médicaux, explique Bagassi, soulignant que plusieurs cas d'enfants contaminés ont été constatés dans un centre de dépistage situé non loin du site. Mais aucune statistique n'est disponible.

Pour freiner la pandémie, la branche nigérienne de 'World Vision', une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Genève, mène des activités de sensibilisation et d'assistance sur le terrain depuis 2004.

"Nous avons formé une centaine d'agents communautaires qui mènent des activités de sensibilisation à Komabangou et dans les villages environnants; et nous avons aussi créé un centre de dépistage du VIH/SIDA", déclare à IPS, Abdoulaye Soumana, un agent de l'ONG.

Comme actions initiées pour tirer ces enfants de l'enfer et leur donner une nouvelle chance dans la vie, l'IPEC-Niger, qui privilégie l'approche de la prévention, a créé une école primaire à Komabangou, en 2002. Il a également reconverti certains enfants dans des activités génératrices de revenu, comme le transport et la vente d'eau par charrettes.

"Nous avons construit la première école primaire sur ce site d'orpaillage qui a aujourd'hui un effectif de près de 140 enfants répartis dans trois niveaux (le cours d'initiation, le cours préparatoire, et le cours élémentaire", indique le coordonnateur de l'IPEC-Niger, se réjouissant du fait que certains parents acceptent d'inscrire leurs enfants et de les y maintenir malgré le caractère mercantile du site. Mais beaucoup d'enfants du village, dont le nombre est inconnu, ne vont pas à l'école. Pourtant, "le Niger a ratifié les différentes conventions internationales relatives à la protection et à la promotion de l'enfant, dont…la Convention pour les droits de l'enfant", rappelle à IPS, Zakari Hamadou, du ministère de la Fonction publique et du Travail, à Niamey. Il existe également le Code du travail du Niger parmi les dispositifs juridiques qui répriment le travail des enfants. Mais pour le coordonnateur de l'IPEC-Niger, il est difficile de sévir aujourd'hui parce que le terrain d'application n'est pas clair et précis dans le domaine du travail des enfants. "Ces enfants évoluent dans l'informel, ce qui complique la tâche aux inspecteurs de travail chargés de faire le constat. C'est pourquoi je pense qu'il faut plutôt continuer à privilégier la sensibilisation", préconise Souley, indexant la pauvreté comme étant le principal facteur à l'origine de la persistance du fléau. Au Niger, 63 pour cent de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, selon le Rapport mondial sur le développement Humain 2004 du Programme des Nations Unies pour le développement.