KINSHASA, 29 juil (IPS) – Après la capitale Kinshasa, la Commission électorale indépendante (CEI) s'essaie pour le recensement des électeurs, cette semaine, sur le terrain ultrasensible du district de l'Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC).
Peuplé d'environ trois millions d'habitants, le district de l'Ituri, est une des régions les plus effervescentes de la RDC avec ses interminables affrontements interethniques et une multiplicité de milices armées. Pour la CEI, l'Ituri servira de région test pour la sécurité des opérations d'enrôlement et d'identification des électeurs pour toutes les régions à problèmes. Ces opérations ont débuté, depuis lundi (25 juillet) dans les agglomérations urbaines de Kisangani et de Bunia, dans la province orientale, apparemment à la grande satisfaction de l'abbé Appolinaire Malu Malu, président de la CEI. "Nous avons établi une cartographie des zones sensibles de l'Ituri et mis en place un dispositif pour leur sécurisation", a déclaré Malu Malu, mardi (26 juillet), à son arrivée dans la ville de Bunia, le chef-lieu de l'Ituri.
Pour plus d'efficacité, la CEI a recouru aux puissants moyens logistiques de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC), notamment pour le transport, jusque dans les coins les plus reculés, des kits d'identification comprenant des groupes électrogènes, des ordinateurs, des cartes d'électeurs ainsi que l'encre indélébile pour éviter des fraudes éventuelles. Des villes moyennes comme Aru, Mahagi et Kasenyi, sur la frontière avec l'Ouganda, ont été servies en même temps que Bunia. Le président du sénat, Mgr Pierre Marhini Bodho, originaire de l'Ituri, a préféré aller se faire enrôler à Bunia, afin, dit-il, "de crédibiliser l'opération auprès d'une population meurtrie par près d'une décennie de violences où plus personne n'a confiance en personne". Depuis 1999, date du déclenchement de la série d'affrontements interethniques, qui a essentiellement opposé des populations lendu et hema, le district de l'Ituri a perdu près du sixième de sa population, soit 50.000 personnes, selon des estimations officielles. La pacification de la région a toujours posé problème. D'abord du fait que les parties en présence n'ont jamais précisé les rasions exactes de ces guerres fratricides; et ensuite, à cause de la nébulosité des milices opérant dans les régions frontalières avec les pays voisins et entretenues tantôt par l'Ouganda, tantôt par le Rwanda, expliquent des analystes contactés à Bunia par IPS. La province orientale est la plus vaste de la RDC, avec pratiquement la même superficie que celle de toute la France hexagonale. Ce qui ne manque pas de poser de sérieux problèmes d'administration quand on pense que la ville de Bunia, située à 1.000 kilomètres de Kisangani, la capitale de la province, vit pratiquement en une totale autonomie, soulignent les analystes.
Bien plus, les guerres récurrentes des dix dernières années ont détruit toutes les infrastructures de communication. Le district de l'Ituri rentre lentement dans le giron national et le comportement de ses habitants, envers le processus électoral en cours, témoignera de son intention à recomposer avec Kinshasa, estiment les mêmes analystes. Mais, en dépit d'une situation permanente de crise, l'engouement pour l'enrôlement des électeurs, constaté les premiers jours par des témoins sur place, est plutôt encourageant, même si la CEI n'a pas encore communiqué le nombre d'électeurs déjà inscrits au cours de cette première semaine.
Répondant à IPS, le 26 juillet, depuis Bunia alors qu'elle venait tout juste de se faire enrôler, Pétronelle Vaweka, la commissaire du district de l'Ituri, estime les conditions sécuritaires actuelles assez favorables pour un bon déroulement des opérations d'enrôlement des électeurs.
"Les agglomérations importantes comme Aru et Mahagi ne posent, en principe, aucun problème. Il y a plutôt un engouement assez inattendu des candidats électeurs vers les centres d'enrôlement". Vaweka craint, par contre, pour la position des groupes armés restés en marge des opérations de désarmement et de réinsertion sociale, organisées par la MONUC. Ces groupes armés, qui généralement agissent loin des agglomérations urbaines, ont, à différentes reprises, attaqué les troupes de la MONUC et commis des exactions sur la population, démontrant ainsi qu'ils ne sont pas prêts à mettre fin à la guerre et à rentrer dans les rangs. Bon nombre s'insurgent contre le gouvernement congolais qu'ils accusent de détenir en prison, à Kinshasa, leurs leaders politiques. En effet, le chef de file des milices hema, Thomas Lubanga, ainsi que certains autres seigneurs de guerre, récemment promus au grade d'officiers généraux pour des besoins de pacification du pays, se trouvent encore aujourd'hui à la prison centrale de Makala, dans la capitale congolaise, à la suite de la dernière recrudescence des affrontements de janvier et février 2005, au cours desquels une dizaine de soldats onusiens avaient été tués par ces milices. Néanmoins, quatre jours après le début des opérations d'enrôlement des électeurs dans la province, aucun groupe armé n'a exprimé la moindre réaction négative contre le processus électoral. C'est un bon signe, selon des milieux de ressortissants de l'Ituri à Kinshasa.
La réussite ou l'échec des opérations d'enrôlement des électeurs dans le district de l'Ituri déterminera le comportement de la CEI dans les autres régions chaudes de l'est de la RDC, estiment des analystes. Dans les deux provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, les différentes milices rwandaises interahamwe et FDLR (Front démocratique de libération du Rwanda) ou 'Rasta' se sont alliées à certaines milices congolaises incontrôlées pour semer la terreur dans les zones rurales. Ces actions, soulignent des analystes, hypothèquent un déroulement normal des opérations d'enrôlement des électeurs et, à terme, les élections elles-mêmes. A Bukavu comme à Goma, l'opinion générale est pessimiste par rapport au déroulement normal des opérations d'inscription des électeurs. "Je crains que la première étape du processus soit déjà bloquée par le problème de nationalité qui, dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, se pose avec acuité et d'une manière permanente depuis les années 1960, avec la présence dans les deux provinces, de milliers de populations d'origine rwandaise sans nationalité clairement définie", déclare Roger Kahindo, un contact de IPS à Goma, la capitale du Nord-Kivu. La question de la nationalité divise en effet les populations frontalières avec le Rwanda et le Burundi, dont les ressortissants se sont déversés sur le Congo, à la faveur de différentes vagues migratoires à chaque crise politique survenue dans les deux pays voisins. Les deux dernières guerres civiles en RDC (entre 1996 et 2002), soutenues par le Rwanda et le Burundi, ont eu justement cette question de la nationalité comme arrière-fond, explique Kahindo. Ces deux guerres ont toutes commencé au Kivu, à partir du Rwanda. Les dispositions du nouveau projet de constitution, adopté en mai 2005, par le Parlement et octroyant globalement la nationalité congolaise à toutes les populations de souche rwandaise présentes en RDC, en 1960, lors de l'accession du pays à l'indépendance, ont été très mal digérées dans les deux Kivu. Des analystes dans la région redoutent, à cet égard, que l'activisme guerrier des groupes armés hutu rwandais ne compliquent les positions des ressortissants des deux Kivu sur la question de la nationalité.

