DEVELOPPEMENT-CAMEROUN: La forêt victime de pillage et de corruption

YAOUNDE, 21 juin (IPS) – Sur les différentes pistes en terre qui sillonnent les forêts de la partie méridionale du Cameroun, vont et viennent de jour comme de nuit, des grumiers de gros camions transportant d'énormes billes de bois vers des scieries.

Ces billes – troncs d'arbres abattus – coupés et débarrassés de leurs branches, sont convoyés au port de Douala où ils seront exportés vers l'Europe et l'Asie.

La forêt occupe la moitié du territoire de ce pays d'Afrique centrale, mais l'exploitation forestière se concentre sur une superficie d'environ 20 millions d'hectares, selon des estimations officielles.

Mais, en dépit de la loi de janvier 1994 qui donne des orientations claires sur l'utilisation des forêts, et qui avait été élaborée avec l'aide de la Banque mondiale, la corruption et l'exploitation forcenée des ressources hypothèquent gravement l'avenir de la forêt camerounaise et des 100.000 emplois de ce secteur, selon des organisations non gouvernementales (ONG).

La Loi sur le régime de la forêt, de la faune et de la pêche, apporte des clauses spécifiées sur l'exploitation forestière et la protection de l'environnement. Elle innove avec les concepts de "forêts de coupe, "aires protégées", "unité forestière d'aménagement", "forêts communautaires"; et demande aux exploitants forestiers de planter des arbres sur des espaces où ils ont coupé du bois. Avec la loi, les coupes anarchiques devaient également céder place aux exploitations légales suivant l'agrément dûment délivré par le ministère des Forêts et de la Faune.

Malheureusement, "la loi a ouvert la voie à toutes sortes de magouilles et d'affairisme autour des forêts", déclare à IPS, Roland Bengono, économiste forestier au ministère. Selon lui, les cadres chargés de délivrer les agréments, rackettent les postulants. "Il faut débourser gros", confirment à IPS, plusieurs exploitants anonymes, "pour se voir octroyer la licence".

"Du fait de la baisse de la production et du cours du cacao et du café, jadis les deux principaux produits d'exportation du pays après le pétrole, les grands pontes du régime se sont rués sur la forêt où la plupart possèdent des sociétés écrans".

Depuis 1994 jusqu'à ce jour, le ministère des Forêts a délivré environ 625 agréments aux acteurs de la profession forestière. Mais moins d'une cinquantaine d'entreprises sont réellement actives, certaines préférant louer leurs agréments aux compagnies plus nanties. Les grosses compagnies, qui ont leurs agréments, louent encore ceux des petites entreprises pour pouvoir exploiter plus de bois sur plusieurs autres concessions. L'exploitation forestière requiert beaucoup d'investissements, de gros engins et de grumiers, et en plus, il faut déposer une caution de quelque 200.000 dollars au Trésor public.

"Dans ces conditions de prolifération d'exploitants forestiers, tout est mis en place pour accélérer le pillage de la forêt", explique à IPS, Samuel Nguiffo, coordinateur du Centre pour l'environnement et le développement (CED), une ONG basée à Yaoundé, la capitale camerounaise. Malheureusement, la loi ne limite pas le nombre d'entreprises ni le nombre d'arbres à couper. Le ministère attribue aux sociétés des 'aires de coupe' qui s'étendent sur un territoire déterminé et bien délimité, mais aucune statistique officielle n'est disponible actuellement sur la superficie de la forêt camerounaise déjà détruite. Alors, les agents de l'administration en profitent pour "se constituer une clientèle en échanges des titres d'exploitation ou d'agréments à la profession de forestier", car l'octroi des titres est une affaire qui rapporte beaucoup d'argent aux fonctionnaires chargés de les délivrer aux exploitants.

Selon le Programme de sécurisation des recettes forestières, établi en 2000, les taxes versées au Trésor public par les compagnies forestières, ont rapporté, en 2004, environ 98 millions de dollars, dont la moitié (49 millions de dollars) devrait revenir aux communautés villageoises et aux communes riveraines des zones d'exploitation. Cependant, seule une minorité et quelques privilégiés, membres du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, en profitent, selon des ONG qui dénoncent la gabegie et l'injustice. Hormis les entreprises françaises, suisses, belges, chinoises ou italiennes, la plupart des exploitants forestiers nationaux se recrutent dans les rangs des députés, hauts fonctionnaires, officiers supérieurs de l'armée ou des hommes d'affaires membres du RDPC. Et comme la constitution interdit aux fonctionnaires de faire des affaires, ceux d'entre eux qui ont des agréments, exploitent avec des prêtes-noms, soulignent les ONG.

"A peine 20 pour cent de l'argent reçu est investi dans le développement local, a déclaré à IPS, Patrice Bigombé Logo, professeur d'université et directeur du Centre de recherche et d'action pour le développement durable en Afrique centrale, une ONG basée à Yaoundé. "Le reste est utilisé pour alimenter les réseaux ou le profit personnel des élites locales". Citant le cas de la commune rurale de Yokadouma, à 400 kilomètres à l'est de Yaoundé, Bigombé a indiqué que son budget est passé de 29.411 dollars, il y a 15 ans, à environ 784.313 dollars en 2004. Mais rarement, a-t-il dit à IPS, de nouvelles routes ou infrastructures de développement ont été réalisées dans la commune. Nguiffo renchérit : Les élites "se sont rabattues sur le bois, transformant le pays en un prototype d'Etat néo-patrimonial caractérisé par le règne de l'arbitraire où l'administration s'en trouve inapte à limiter" la confusion entre le public et le privé. Une confusion qui, selon lui, est à l'origine de l'exploitation abusive de la forêt camerounaise.

En effet, la situation est telle que des agents de l'Etat n'hésitent pas à racketter notamment les exploitants qui s'opposent au respect des règles du "système corrompu", affirment des critiques et des ONG. "Si vous ne voulez pas fonctionner à leur guise, les impositions fantaisistes dites de 'redressement fiscal' ou le spectre du retrait de votre agrément vous dissuadent rapidement. Ce qui contribue, malheureusement, au pillage de la forêt et à la perpétuation de la corruption", déclare à IPS, Corentin Mballa, un cadre de la Société forestière Hazim. Les ONG renoncent à nommer les compagnies qu'elles accusent d'entretenir la corruption dans l'exploitation forestière, "par peur de représailles", a dit un employé de l'ONG CED à IPS. Et la police ne peut pas enquêter non plus d'autant que certains de ses grands chefs bénéficient également de la filière, a-t-il ajouté. En 2004, le Cameroun avait été classé dans l'Indice de perception de la corruption, établi par l'ONG 'Transparency International', basée à Berlin, deuxième pays le plus corrompu des Etats africains sondés, après le Nigeria. En 1998 et 1999, le même indice avait déjà placé le Cameroun au premier rang des pays les plus corrompus sondés en Afrique. Selon les ONG CED et Global Witnesss, "le secteur forestier du Cameroun est plus que jamais mis à contribution dans l'entreprise d'accumulation privée de nombreux détenteurs d'une parcelle de pouvoir dans le pays". "C'est la mise en œuvre de cette stratégie d'enrichissement qui a permis la naissance d'un système de corruption autour de la forêt au Cameroun", commente à IPS, Williams Mbu, membre du 'Social Democratic Front', un parti politique de l'opposition.

Un rapport confidentiel sur l'exploitation forestière au Cameroun, publié en mars, par l'ONG britannique 'Global Witness' – observateur indépendant auprès du ministère des Forêts et de la Faune – souligne que le pillage permet aux forestiers d'exploiter illégalement près de 700.000 mètres cubes de bois par an. Ceci se fait avec la complicité des agents vérificateurs qui permettent aux entreprises de faire passer des billes de bois coupés au Cameroun, pour du bois centrafricain ou congolais, ajoute le rapport. "Cette combine permet d'éviter de payer les taxes d'abattage et celles du Port autonome de Douala, qui portent uniquement sur le bois camerounais. Il y a de l'argent dans le bois et nous voulons bien nous conformer à la législation", affirme à IPS, un opérateur français de la filière qui a requis l'anonymat. "Mais quand ce sont les agents du ministère qui vous harcèlent, que voulez-vous que nous fassions?", interroge-t-il.

"On vous réclame des pots-de-vin en millions de FCFA et nous les versons en abondance. Bon, cela nous permet d'échapper au contrôle fiscal ou aux amendes élevées et nous gagnons aussi", ajoute l'opérateur français.. Toutefois, le contrôle permet quelquefois de mettre la main sur des fraudeurs qui sont soumis à des sanctions pécuniaires, à l'exemple du groupe français Bolloré qui avait payé une amende de 11.764 dollars en 2001. De même que certains agents vérificateurs, reconnus coupables de complicité de fraude, sont souvent relevés de leur fonction par le gouvernement.

Interrogées sur le manque à gagner causé au Trésor public par la corruption en une année d'exploitation forestière, les ONG parlent simplement de plusieurs milliards de francs CFA sans préciser de montant.

Selon un haut fonctionnaire du ministère des Forêts qui a requis l'anonymat, il faut parler "d'exploitation intense et non de pillage en ce qui concerne l'exploitation de la forêt au Cameroun". Il a ajouté que la corruption à la délivrance des agréments et au niveau de ceux qui prennent des pots-de-vin des exploitants véreux pour faire passer illégalement le bois, est le fait des "brebis galeuses qui ne veulent pas se conformer aux exigences de bonne gouvernance publique" prônée par le gouvernement.

"Quand ces agents seront identifiés, nous saisirons la justice", a-t-il dit.

Selon la Banque des Etats de l'Afrique centrale, le Cameroun a produit, en 2004, environ 1,825 million de mètres cubes de bois.