EDUCATION-RDC: Doit-on interdire les activités politiques sur les campus

KINSHASA, 18 juin (IPS) – Les étudiants doivent-ils s'adonner à l'activisme politique sur les campus universitaires? La question divise étudiants, professeurs, acteurs politiques et organisations de défense des droits de l'Homme en République démocratique du Congo (RDC).

Ceux qui sont favorables à une telle option sur les campus universitaires, déclarent que la loi reconnaît à tout Congolais âgé de 18 ans le droit d'exercer des activités politiques. En revanche, ceux qui y sont opposés, estiment que le campus universitaire est un milieu où l'on vient uniquement chercher le savoir. Le débat prend une coloration particulière dans l'environnement de crise politique liée à l'approche de la date du 30 juin 2005 que les formations politiques de l'opposition considèrent comme date butoir pour l'organisation des élections en RDC. Au lendemain de cette date, affirme l'opposition, toutes les institutions de la transition devraient arrêter de fonctionner. L'arrêté du 3 juin du ministre de l'Enseignement supérieur et universitaire, Jean-Pierre Lola Kisanga, n'est pas exempt de considérations politiques, selon certains critiques qui le qualifient de décision politicienne. "Il faut éviter", se défend le ministre, "que les campus universitaires deviennent le vivier où les partis politiques viendront puiser des militants". Les campus universitaires congolais ont en effet, et de tous temps, intéressé les acteurs politiques congolais de quelques bords politiques qu'ils soient.

Outre que les étudiants constituent une grande machine électorale, les formations de l'opposition trouvent facilement des adeptes sur les campus universitaires dans la mesure où les étudiants ont toujours quelque chose à reprocher aux différents régimes en place.

Selon le ministre, la décision est une mesure préventive qui s'inscrit dans la psychose actuelle d'un éventuel dérapage politico-social au lendemain du 30 juin 2005. Car le dérapage est réellement à craindre des étudiants, la tendance générale étant proche des thèses de l'opposition politique qui exige la fin de la transition le 30 juin. "C'est beaucoup plus l'activisme politique que le débat politique qui est interdit sur les campus", estime un analyste à Kinshasa, la capitale de la RDC.

Aujourd'hui, les partis de l'opposition radicale tiennent la dragée haute au gouvernement sur la question de la fin – ou non – de la transition politique. Alors, les étudiants congolais, qui réclament au gouvernement la restitution de la bourse d'études suspendues à cause des difficultés financières de l'Etat, sont plus attentifs aux sirènes de l'opposition radicale qui a installé des bureaux de représentation sur les différents campus. Il n'est donc pas surprenant que la décision du gouvernement de transition de restreindre ou de supprimer les activités politiques sur les campus universitaires ait provoqué une cascade de protestations chez les étudiants qui, d'une manière générale, se régalent des tensions politiques entre le pouvoir et l'opposition. A l'Université de Kinshasa, la plus politisée des universités du pays, la mesure gouvernementale a eu pour effet de radicaliser les positions des étudiants, selon les étudiants eux-mêmes. "Nous sommes non seulement majeurs sur le campus, mais aussi en âge de voter et en position de candidats potentiels aux différents scrutins très prochains", s'insurge Bertrand Tambwe, un étudiant rencontré par IPS dans un couloir de la Faculté de droit. "La loi nous donne le droit d'exprimer librement nos idées et de prendre position sur la conduite des affaires publiques. Pour nous, la mesure gouvernementale est liberticide et nous ne pouvons que la combattre". Le gouvernement, à travers sa décision, interdit notamment l'affichage, sur le campus, d'effigies de leaders politiques ou de slogans de propagande en faveur de l'une ou l'autre formation politique. Sont également interdites les cellules des différents partis politiques qui ne cessent de se multiplier sur les campus. Lola Kisanga a mis en garde les chefs des établissements universitaires qui ne se conformeront pas à la directive gouvernementale, les menaçant d'encourir les foudres des pouvoirs publics.

Contacté par IPS, le ministre a répondu que la sanction pourrait aller jusqu'à la suspension des chefs d'établissements. Toutefois, les sanctions ne sont pas précisées dans l'arrêté.

Beaucoup de professeurs, par contre, approuvent la mesure du ministre de l'Enseignement supérieur, estimant qu'elle renforce davantage leur autorité sur des étudiants plus portés, selon eux, vers la distraction que sur la fréquentation des salles de cours et des bibliothèques. Crispin Mwamba, professeur de sciences politiques, regrette tout de même les circonstances dans lesquelles la mesure a été prise. "La mesure en elle-même est très bonne, mais je doute de son efficacité compte tenu des circonstances politiques actuelles. Elle donne l'impression d'être trop liée à la crise ponctuelle provoquée par les partis politiques de l'opposition, plus particulièrement l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) sur la date du 30 juin". Si à Kinshasa, le temps est à la contestation de la mesure gouvernementale, les étudiants de l'intérieur, et spécialement dans les territoires anciennement sous contrôle rebelle, dans l'est de la RDC, adoptent une attitude plutôt réservée compte tenu des traumatismes endurés pendant les deux guerres civiles et les perturbations subies pendant leur évolution académique. Beaucoup ont perdu des années scolaires au point qu'ils ne voudraient pas contredire ouvertement les décisions gouvernementales.

Mamie Tshibola, étudiante en médecine à l'Université catholique de Bukavu, en appelle à la conscience de ses collègues de Kinshasa dont l'activisme politique risque d'envenimer les tensions entre acteurs politiques et d'amener les autorités gouvernementales à sévir contre les universités. "Nous avons connu beaucoup de perturbations dans nos études à causes des différentes rébellions. Nous aimerions par conséquent terminer cette année sans histoires. La date du 30 juin ne doit pas constituer un véritable goulot d'étranglement dans le processus électoral", déclare Tshibola à IPS. "Nous estimons à Bukavu qu'il vaut mieux préparer des élections, quel que soit le temps que cela prendra, que de mettre les institutions en panne.

Les hommes politiques de Kinshasa attisent les tensions au pays pendant que leurs enfants étudient tranquillement en Europe", ajoute-t-elle.

La RDC a connu deux guerres civiles entre 1996 et 2002, et la dernière a fait environ quatre millions de morts, en cinq ans, avant de prendre fin après de longues et laborieuses négociations parrainées par l'Afrique du Sud et les Nations Unies. L'accord de paix, signé en 2002 à Sun City, a institué un régime de transition qui gère le pays jusqu'aux prochaines élections générales prévues initialement le 30 juin, mais qui sont reportées à une date ultérieure, peut-être l'année prochaine, pour des raisons d'impréparation. L'accord fixe, en son article 196, la durée de la transition politique à 24 mois, à partir de l'entrée en fonction du gouvernement de transition – le 30 juin 2003. Il prévoit également la possibilité d'une prolongation de six mois renouvelable une fois au cas où les circonstances ne permettraient pas la tenue des élections dans les deux ans.

Personne en fait, en dehors des initiés, ne sait exactement ce qui se mijote dans les partis politiques de l'opposition pour l'après 30 juin.

Tout ce que l'on sait est que le leader de l'UDPS, Etienne Tshisekedi, avait déclaré au cours d'un un meeting, le 2 avril, que pour lui et son parti, la transition politique congolaise prenait fin à la date du 30 juin à minuit et que l'UDPS revenait sur l'ordre institutionnel de la Conférence nationale souveraine. Cette conférence, organisée sous l'ancien président Mobutu au début des années 1990, pour engager le processus démocratique, avait élu Tshisekedi comme Premier ministre, en 1992, mais elle n'a pas légué grand-chose pour la postérité, estiment des analystes à Kinshasa. Freddy Ali, analyste politique, estime que Tshisekedi ne compte que sur l'effet d'annonce : "M. Tshisekedi n'a aucune idéologie particulière. Il est plutôt hanté par un sentiment permanent de contradiction. Sa menace de revenir à l'ordre institutionnel de la Conférence nationale souveraine au lendemain du 30 juin 2005 procède de ce constat". Ali doute même que Tshisekedi soit tenté par une éventuelle entrée dans les institutions du pays. "Son rôle de censeur de la politique congolaise et son discours populiste lui ont si bien réussi qu'il ne veut pas se salir les mains en occupant un poste de gestion qui l'amènerait à prendre des décisions impopulaires". Lwemba lu Masanga, avocat, ne voit pas en quoi un nouvel ordre institutionnel pourrait apporter une solution. "Etienne Tshisekedi voudrait en finir avec la configuration politique actuelle d'un président de la République secondé par quatre vice-présidents. "A moins qu'il ne procède par une révolution, je ne vois pas qui installerait le nouveau président de la République ou le nouveau Premier ministre et par quel mécanisme juridique", ajoute-t-il.