NAIROBI, 16 juin (IPS) – Pour le moment, c'est un retour au pays qui n'en est pas un. Le président somalien Abdullahi Yusuf a quitté le Kenya lundi pour installer son gouvernement de transition en Somalie. Toutefois, l'avion transportant le chef de l'Etat a été par la suite dévié sur Djibouti.
Des rapports indiquent qu'un mauvais éclairage de la piste d'atterrissage à Jowhar, une ville du sud de la Somalie, a empêché l'avion de se poser.
Toutefois, une menace beaucoup plus grande est constituée par le manque de sécurité en Somalie, où le gouvernement central s'est effondré en 1991 lorsque le dictateur Mohamed Siad Barre a été renversé par des factions tribales.
L'administration intérimaire actuelle a été seulement installée en 2004, après environ deux ans de pourparlers tenues au Kenya sous les auspices de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD). (Cette organisation régionale comprend Djibouti, l'Erythrée, l'Ethiopie, le Kenya, la Somalie, le Soudan et l'Ouganda).
Des préoccupations actuelles sur le manque de stabilité en Somalie, qui a été divisée en fiefs par des seigneurs de guerre rivaux, ont empêché le nouveau parlement du pays de retourner au pays après l'élection de Yusuf en octobre dernier.
L'administration opérait en exil, depuis la capitale kényane Nairobi.
Toutefois, des pressions régionales et internationales pour qu'elle relève le défi du retour au pays étaient devenues croissants.
"Je peux vous dire en toute confiance aujourd'hui que le gouvernement fédéral de transition de Somalie s'installe en Somalie à partir d'aujourd'hui", a déclaré Yusuf lundi à une réception d'adieu, donnée par les autorités kényanes, pour son gouvernement. L'événement, qui s'est déroulé à Nairobi, a également connu la participation de diplomates et de représentants locaux de l'IGAD, entre autres.
Après cela, Yusuf et un entourage de sept personnes, au nombre desquels des conseillers politiques et économiques, sont partis pour l'aéroport, accompagnés par le président kényan Mwai Kibaki.
"Le reste des ministres suivra le lendemain, et tout le monde sera parti d'ici à vendredi", a déclaré Yusuf Baribari, un porte-parole d'Abdullahi Yusuf. "C'est une grande émotion…Enfin, nous allons rentrer dans notre pays pour nous acquitter de nos devoirs".
Ces déclarations optimistes mises à part, le gouvernement de la Somalie est divisé sur le lieu où il devrait être basé.
Yusuf et ses alliés, qui jouissent de peu de soutien dans la capitale Mogadiscio, ont insisté pour que l'administration ait des sites opérationnels à Baidoa – également dans le sud de la Somalie – et à Jowhar.
Un déménagement dans la capitale n'aurait lieu qu'une fois que Mogadiscio serait jugée suffisamment sûre.
Cette politique a été approuvée par une majorité de députés au sein du parlement de 275 membres, qui ont voté pour que le gouvernement ait des bureaux à Baidoa et à Jowhar, et un bureau de liaison à Mogadiscio.
Toutefois, une minorité assez importante de députés serait en train de faire pression pour un retour immédiat dans la capitale. Au nombre de ces députés, figurent des leaders de factions qui contrôlent de grandes parties de Mogadiscio.
La situation est aggravée davantage par le fait que le parlementaire Mohamed Ibrahim Habsade, qui contrôle également Baidoa, soit opposé à l'installation du gouvernement dans sa ville – apparemment parce que cela pourrait l'amener à perdre le pouvoir à Baidoa.
Le mois dernier, des combats ont éclaté dans la ville entre des forces loyales à deux ministres Sheikh Aden Madobe et Hassan Mohammed Nur Shatigadud, et des partisans de Habsade – faisant 13 morts. Madobe et Shatigadud supportent la décision du président de s'installer à Baidoa.
Des rapports indiquent que Habsade craint également que la proximité de la ville avec l'Ethiopie voisine ne puisse être un avantage pour Yussuf, accusé par certains d'être un allié d'Addis Abeba.
Les relations entre l'Ethiopie et la Somalie ont été pendant longtemps difficiles. La Somalie a envahi la région d'Ogaden en Ethiopie durant les années 1970, et Addis Abeba aurait supporté les rebelles somaliens dans les années qui ont suivi.
En mars, des députés somaliens ont voté contre un déploiement de 10.000 soldats de maintien de la paix dans leur pays, au motif qu'ils pourraient inclure des militaires éthiopiens. Les ministres des Affaires étrangères de l'Afrique de l'est ont apparemment décidé, plus tard, d'éviter de déployer des soldats des Etats voisins de la Somalie dans une quelconque mission de maintien de paix dans le pays déchiré par la guerre.
Addis Abeba aurait été accusé de fournir un soutien militaire à Yusuf afin qu'il puisse attaquer Baidoa – une accusation que les autorités éthiopiennes réfutent.
Matt Bryden, un analyste à 'International Crisis Group' (ICG), qui traite de la Corne de l'Afrique, a indiqué à IPS que les factions rivales au sein du parlement somalien avaient instamment besoin de régler la querelle sur le siège du gouvernement.
"Il faut que les deux parties se rencontrent, discutent et parviennent à un terrain d'entente. Avec deux groupes ayant des points de vue divergents sur la capitale, nous n'aurons pas un gouvernement fonctionnel en Somalie", a-t-il déclaré lundi. L'ICG est un groupe d'experts basé à Bruxelles.
"C'est tout comme si le président agissait de façon autonome. C'est un risque réel si les deux groupes ne dialoguent pas", a ajouté Bryden.
"L'IGAD doit conseiller à Yusuf de tendre la main à la partie adverse afin de réunifier le TNG (gouvernement national de transition). Si cela n'est pas fait, ce sera le début de la fin du gouvernement".
La nécessité de garder les canaux de communication ouverts a été également soulignée par François Louseny Fall, le représentant spécial des Nations Unies en Somalie.
"Nous espérons que le gouvernement national de transition se servira de cette opportunité pour favoriser le processus de mise en place des institutions et de promotion de la paix à travers un dialogue intensif sur plusieurs questions, et en particulier sur où s'installer à l'intérieur de la Somalie", a-t-il dit à la réception d'adieu.
Aux termes des accords négociés au Kenya, Yusuf doit gouverner la Somalie pendant cinq ans après quoi, une élection générale sera organisée.
Des milliers de personnes auraient été tuées durant les dix dernières années en Somalie, alors que plusieurs citoyens ont été déplacés ou contraints de fuir leur pays.

