POLITIQUE-BURUNDI: Quel paysage politique pour le pays après les

BUJUMBURA, 15 juin (IPS) – Le paysage politique au Burundi, ce petit pays d'Afrique centrale, dans la région des Grands lacs, est devenu très différent de la situation d'avant les élections communales du 3 juin.

Les deux partis politiques les plus importants du gouvernement, le parti à dominante Hutu, le Front pour la démocratie au Burundi (FRODEBU) du président actuel Domitien Ndayizeye, et le parti à dominante Tutsi, l'Union pour le progrès national (UPRONA, au pouvoir depuis l'indépendance du pays 1962), ont perdu beaucoup de terrain à l'occasion de ces élections locales. Les élections communales étaient la première étape pour le processus de paix et de retour à la démocratie au Burundi, qui avait souffert, pendant 12 années, d'une guerre civile meurtrière, avec plus de 300.000 morts et des centaines de milliers de réfugiés. Elle a éclaté en 1993, notamment après l'assassinat du premier président Hutu élu démocratiquement, Melchior Ndadayé.

Les élections législatives et les élections sénatoriales, qui auront lieu en juillet, suivies de l'élection présidentielle au mois d'août, devraient marquer la fin de ce processus de démocratisation.

C'est l'ancien mouvement rebelle Hutu, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), devenu parti politique depuis 2003, qui a remporté ces élections avec une large majorité. Déjà, les résultats provisoires des élections communales montrent la tendance générale des scrutins à venir. Lors d'une cérémonie officielle, le 9 juin, Paul Ngarambe, le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), a déclaré que le CNDD-FDD avait obtenu 55,3 pour cent des sièges. Les premiers résultats indiquaient 1.781 sièges gagnés par le CNDD-FDD, sur un total de 3.325, tandis que 820 sièges revenaient au FRODEBU et 259 à l'UPRONA.

D'une manière générale, les observateurs s'attendaient à une victoire électorale du CNDD-FDD, mais personne n'avait osé penser que ce résultat se traduirait par un tel score. Pour l'heure, le FRODEBU a du mal à accepter l'ampleur de la victoire de son concurrent direct.

Selon Jean de Dieu Mutabazi, le porte-parole du FRODEBU, les élections doivent être annulées. "Le CNDD-FDD a intimidé la population. Il a fait pression sur des gens afin de les faire voter pour lui, et s'ils ne le faisaient pas, ils seraient tués", a-t-il déclaré la semaine dernière. Le FRODEBU a déposé un recours officiel à la CENI.

Selon des analystes à Bujumbura, la capitale burundaise, il est, en effet, étonnant que dans les provinces, qui ont souffert de la violence pendant des années, les anciens rebelles du CNDD-FDD aient gagné aussi massivement de sièges. A Ngozi par exemple, une province terrorisée par les rebelles pendant des années, le CNDD-FDD est sorti vainqueur avec environ 80 pour cent des voix.

Des analystes se posent dès lors la question de savoir si le peuple a voté avec le cœur, ou au contraire si, envahi par la peur, il a soutenu le CNDD-FDD. Le secrétaire du CNDD-FDD, Libérate Ntizonda, a expliqué à IPS que cette critique montrait la faiblesse de leurs adversaires. "On n'a pas fait pression sur les gens, au contraire. Qu'on ait obtenu un tel résultat positif est dû au fait que nous avons vécu pendant des années près du peuple. Nous connaissons leurs besoins et ils savent que nous sommes les seuls à pouvoir et à vouloir les aider", a-t-elle affirmé.

Le CNDD-FDD est régulièrement comparé au groupe extrémiste palestinien, le Hamas. A cette critique aussi, le mouvement répond qu'il est bien intégré dans les communautés. Le CNDD-FDD profite déjà de quelques acquis, notamment l'intégration des anciens rebelles dans l'armée régulière depuis que leur mouvement est entré au gouvernement, en 2003, de sorte que la bataille menée pendant plusieurs années a porté ses fruits. Ceci crée la confiance auprès de la population, selon ce nouveau parti.

La CENI déclare avoir bien pris acte des recours du FRODEBU au sujet de l'intimidation présumée des électeurs et de la fraude commise dans les bureaux de vote. Mais on ignore, pour l'instant, si ces recours feront l'objet d'une procédure. Ngarambe a déjà déclaré, la semaine dernière, qu'il était surpris par les plaintes du FRODEBU. Le président de la CENI trouve que les élections se sont déroulées en général de façon honnête et transparente.

La communauté internationale parle également d'un succès des élections communales. Selon des observateurs internationaux, des irrégularités ont eu lieu, mais elles n'étaient pas suffisantes pour faire annuler les élections. Néanmoins, avec les résultats actuels, la situation politique dans ce pays exportateur de café, est extrêmement tendue. La nuit, on entend de nouveau des explosions et des tirs d'armes à feu à Bujumbura. Le président de la CENI aurait même fait l'objet d'un attentat manqué, mais les analystes restent circonspects par rapport à cette information, le Burundi étant un pays de rumeurs. Toutefois, la population burundaise et la communauté internationale retiennent leur souffle.

Tout dépendra de la façon dont le CNDD-FDD pourra susciter le calme dans les rangs des partis politiques concurrents. Le porte-parole du parti, Krenga Ramadhan, a déjà indiqué dimanche (5 juin), après les élections communales, que le CNDD-FDD voulait être un parti pour tous les Burundais.

"Le gain provisoire et massif du CNDD-FDD est une source de fierté pour tous les Burundais".

Il est clair que la population, dont plus de 70 pour cent ont voté le 3 juin, espère que les combats se terminent enfin. La population en a vraiment assez de la longue guerre civile meurtrière.

La réaction de l'UPRONA, qui a dirigé pendant des années le pays d'une main de fer, est remarquable. Malgré sa perte massive, ce parti, qui est supporté notamment par des Tutsis, affirme accepter les résultats des élections. "Nous savions que dans la situation socio-ethnique d'aujourd'hui, nous perdrions beaucoup de sièges. On s'y attendait", a déclaré à IPS, Gerard Nduwayo, porte-parole de l'UPRONA. "Les 259 sièges obtenus sont tout à fait acceptables pour nous".

En attendant la proclamation définitive, les résultats provisoires des élections communales ont déjà permis à tous les partis politiques de connaître leurs forces et leurs faiblesses sur le terrain électoral.

Par ailleurs, malgré de nouvelles violences, et après une semaine de report, le gouvernement renégocie l'accord de cessez-le-feu, convenu le 15 mai, entre le seul mouvement rebelle encore en guerre dans le pays, les Forces nationales de libération (FNL) et l'armée régulière. Néanmoins les deux parties s'accusent mutuellement de reporter et de violer l'accord. Selon des analystes, les semaines et mois à venir sont donc très importants pour le Burundi et la région des Grands Lacs. Le succès du processus de démocratisation burundais pourrait servir d'exemple pour les pays voisins, qui ont de grandes difficultés pour revenir à la démocratie. A condition, ajoutent les mêmes analystes, que les résultats des élections ne provoquent pas de nouveaux troubles graves dans le pays et que les FNL acceptent de signer un accord de paix définitif avec le gouvernement burundais.