POLITIQUE-BURUNDI: Des élections pour un retour à la démocratie

BUJUMBURA, 5 juin (IPS) – Des dizaines de drapeaux, de toutes couleurs, beaucoup de folklore, des gens qui quittent leur maison pour aller chanter et danser dans les rues. Ces scènes remarquables dans le paysage du Burundi, ces dernières semaines, annonçaient les premières élections démocratiques dans le pays.

Les élections communales, qui ont eu lieu vendredi, sont les premières depuis la guerre civile de 1993 dans ce pays d'Afrique centrale. Elles marquent également le début d'un processus et d'une série d'élections prévues pour le retour aux institutions démocratiques normales au Burundi qui a été déchiré par une guerre civile de plus d'une décennie, avec plus de 300.000 morts et des centaines de milliers de réfugiés. Au Burundi, un des cinq pays les plus pauvres du monde, la préparation des élections se déroule surtout dans la rue. Pas d'affiches électorales, pas de distribution de brochures politiques. Mais on voit des voitures, de petits bus, des cyclomoteurs et même des bicyclettes, tous drapés des différentes couleurs politiques dont les partis sont en compétition pour ces élections communales. Les gens saluent en klaxonnant au passage du cortège de leur parti préféré.

Fait significatif, les Burundais, qui ont souffert pendant au moins 12 années de guerre civile meurtrière, expriment librement leur préférence politique. La grande participation aux élections communales marque la volonté de la population de montrer aux politiciens leur espoir en un futur meilleur.

Au cours des mois à venir, plusieurs autres élections auront lieu, après les communales de vendredi. En juillet, les membres du Sénat et du Parlement seront élus, et ces deux instances choisiront le nouveau président de la République à la mi-août au suffrage indirect. Les élections communales sont les plus importantes, parce qu'elles montrent la tendance générale, et les autres scrutins serviront notamment au partage des postes de responsabilité au sommet de l'Etat. Les résultats provisoires des élections communales donnent largement victorieux l'ancien parti rebelle Hutu CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie) dans la majorité des communes. Et il est probable, selon des analystes, que le CNDD-FDD domine encore les élections prochaines.

Bob, un journaliste de la station de radiodiffusion populaire RPA (Radio publique africaine), avait déjà prédit que le parti CNDD-FDD gagnerait les élections. Selon lui, "Ce parti s'est le moins dévalorisé auprès de la population". Selon les résultats disponibles, en général, l'autre parti Hutu important, le FRODEBU (Front pour la démocratie au Burundi) suit en deuxième position, mais à distance. Le FRODEBU, qui est pour le moment un des plus importants partis au pouvoir, a perdu les élections communales, estiment des analystes, expliquant que ces dernières semaines, il a tenu un discours de plus en plus extrémiste. La population burundaise est composée de Hutus à près de 85 pour cent. Parmi les partis Tutsi, l'UPRONA (Unité pour le progrès national) a remporté le plus grand nombre de voix. Malgré la perte d'une partie de son pouvoir, il ne pourra être négligé comme acteur important lors des campagnes électorales à venir, selon des analystes.

Pour ces analystes, c'est presque un miracle que la population burundaise ait pu enfin faire entendre sa voix. Non seulement les combats entre l'armée Tutsi et le seul mouvement rebelle encore en guerre, le FNL (Force nationale de libération), ont ébranlé le processus de paix, mais des actions menées par des politiciens corrompus ont également entraîné deux reports des élections. De plus, l'organisation pratique du scrutin était un gros problème. Dans un pays où le nombre d'habitants n'est pas connu exactement, et où à peu près la moitié des gens sont analphabètes, l'organisation des élections n'est pas une sinécure! Grâce à la pression constante de la population et de la société civile, l'organisation des élections a pu se faire. Depuis des années, les organisations locales et la population burundaise exigent un gouvernement démocratique. Ce sont elles qui se sont engagées pour des élections transparentes et libres. Cependant, malgré tous ces cris joyeux dans la rue, on sent la tension à l'intérieur des maisons. Parmi les acteurs politiques, il y a encore plusieurs groupements plus extrémistes. Depuis des semaines, ils essayent de bouleverser les esprits par des intimidations et des coups de feu. Le passé rappelle qu'au Burundi – qui a toujours vécu de rumeurs – ces extrémistes sont de dangereux instigateurs de violence. Les organisations non gouvernementales (ONG) internationales, massivement présentes au Burundi depuis la signature de l'accord de cessez-le-feu de 2003, se rendent compte que le risque de nouvelles violences existe. "Le 3 juin, on reste à l'intérieur de son bureau, les activités de l'intérieur du pays sont bloquées pendant un court délai. Et ceci n'est pas seulement une politique de la Croix-Rouge", déclarait à IPS un médecin d'une ONG.

"Toutes les organisations internationales préfèrent le certain à l'incertain".

Même des ONG locales et la population mènent la même réflexion. Dans l'arrière-pays, notamment dans les régions qui ont souffert le plus de la guerre civile, les gens imaginent des scénarios désastreux. Le souvenir des élections qui ont mal tourné en 1993 est toujours vivant, perçues notamment une des causes directes de la guerre civile dans le pays, après l'assassinat du premier président Hutu élu démocratiquement, Melchior Ndadayé. C'est au milieu du chaos résultant des élections et de l'assassinat du chef de l'Etat que l'armée avait encore repris le pouvoir, mettant brutalement fin au mouvement démocratique dans le pays.

Vendredi, pendant les premières heures des élections communales, la tension était montée d'un cran. Dans la province de Bubanza et à Bujumbura Rurale, il y a eu plusieurs coups de feu venant des rebelles. Certains ont trouvé la mort, des centaines ont fui, et plusieurs bureaux de vote ont été détruits.

La Commission électorale nationale indépendante (CENI) a annoncé que la population, qui n'a pas pu voter dans ces communes, aura la possibilité de le faire le lundi, 6 juin. A Gitaza, à une vingtaine de kilomètres de Bujumbura, la capitale, un casque bleu de l'ONUB (Opération des Nations Unies au Burundi) a été blessé gravement. A Bujumbura Mairie, dans la banlieue de la capitale, une personne a été tuée par l'explosion d'une grenade et 17 autres ont été blessées. Dans beaucoup de communautés, des tentatives de trafics frauduleux de bulletins de vote ont été également dénoncées ainsi que des intimidations visant à détourner des électeurs de leurs choix. Mais, à part ces quelques irrégularités, les élections communales se sont bien déroulées, selon de nombreux observateurs.

Tous les résultats doivent être connus afin que les municipalités puissent être constituées et pour que l'on connaisse l'évolution de la situation politique au Burundi dans les jours à venir. Une chose est certaine, les citoyens en ont assez de la guerre et aspirent à la paix. Le Burundi mérite d'avoir une nouvelle possibilité de se développer de façon durable, et les premiers résultats électoraux donnent de l'espoir. Si les politiciens respectent la voix du peuple, le Burundi pourra probablement devenir un exemple de sortie de crise pour toute l'Afrique centrale.