BUTEMBO, est de la RD Congo, 20 mai (IPS) – En dépit des mouvements d'humeur de certains milieux de l'opposition congolaise, le processus électoral poursuit son cours normal avec l'adoption, par le parlement congolais, du projet de constitution.
Le texte attendu et indispensable dans le processus, qui doit conduire la République démocratique du Congo (RDC) vers des élections, a été adopté par les deux chambres du parlement de transition, le 13 mai, et officiellement le 16 mai, à Kinshasa, la capitale, en présence du président sud-africain Thabo Mbeki, le parrain de l'accord de paix inter-congolais signé dans la ville touristique de Sun City, en Afrique du Sud, en 2002.
La mouture sortie du parlement prévoit non seulement un équilibrage des responsabilités entre le président de la République et le gouvernement qui récupère les prérogatives de conduire la politique de la nation, mais en attribuant également une autonomie de gestion aux provinces. Ce qui fait dire aux observateurs que le texte consacre une forte décentralisation de ce vaste pays d'Afrique centrale. Aux termes de la nouvelle mouture de la constitution qui doit d'abord passer par un référendum pour entrer en vigueur, le président de la République n'est plus le chef du gouvernement. Il devra désormais compter avec un Premier ministre qui ne sera pas nécessairement de son groupe politique, car il sera nommé au sein de la majorité parlementaire à l'issue des élections législatives. Le chef de l'Etat sera élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois. D'autre part, les provinces qui, désormais, jouiront de plus d'autonomie financière, devront garder 40 pour cent des recettes financières pour leur gestion quotidienne et envoyer les 60 pour cent restants à la caisse du gouvernement central. C'est une concession importante du gouvernement central en faveur des provinces dont les plus riches, comme le Katanga avec son cuivre et son cobalt, le Kasai oriental avec son diamant, et la Province Orientale avec ses mines d'or, se plaignaient toujours de la trop forte centralisation de la gestion des finances du pays. La non-résolution de cette épineuse question a souvent été à la base d'une fronde des provinces contre la capitale, et même à l'origine des différentes guerres et tentatives de sécession qui généralement naissent dans l'est du pays. Au Kivu, les gens n'hésitent pas à dire que c'est le début du fédéralisme tant souhaité par la majorité des Congolais. Léon Muheto, membre fondateur du RCD-Goma et haut cadre d'une entreprise de production d'électricité, déclare à IPS : "L'une des raisons qui avaient poussé une partie de Congolais à prendre les armes, c'était justement cette inégalité dans la distribution du revenu national. Les provinces, qui produisent plus de revenus, ne sont pas rétribuées pour les efforts fournis". Ce nouveau projet de constitution est le résultat de débats houleux qui opposaient les partisans de l'actuel président de la République, Joseph Kabila, et les autres composantes de la transition sur les pouvoirs réels du prochain chef de l'Etat. L'ancienne mouture avait été fortement influencée par le Parti du peuple pour la reconstruction et le développement (PPRD), proche du président Kabila. Au point que l'opposition, qui se disait scandalisée par une concentration des pouvoirs présidentiels, avait crié à la consécration d'une nouvelle dictature.
Depuis la fin du règne de Mobutu, et le régime de Laurent Désiré Kabila, le pays a été régi par des textes provisoires tenant lieu de constitution.
La communauté internationale qui, pour garantir la réussite de la transition politique congolaise, intervient pour 58 pour cent dans le budget de la RDC, s'était également inquiétée de cette concentration de pouvoirs dans les mains d'une seule personne. Le président de la République garde tout de même la haute main sur la défense, la sécurité et la diplomatie.
En provinces, c'est surtout le volet économique du nouveau projet de constitution qui intéresse la population. La satisfaction est générale, plus particulièrement dans les provinces de l'est de la RDC, anciennement entrées en rébellion ouverte contre Kinshasa. A Goma et Bukavu, capitales respectives des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, des citoyens calculent déjà les retombées financières dans les caisses de leurs provinces. "Ici au Nord-Kivu, nous sommes fédéralistes en grande majorité, mais compte tenu des circonstances post-conflit actuelles, nous pouvons nous satisfaire d'une gestion administrative plus décentralisée telle que le parlement vient de l'adopter à Kinshasa", déclare à IPS à Butembo, Dieudonné Mustari, ancien député et directeur de musée. "Nous pourrons désormais créer plus d'écoles, plus de centres de santé et nous occuper plus sérieusement de la salubrité publique", a-t-il ajouté. Mustari fait sûrement allusion à toutes ces infrastructures scolaires et sanitaires construites uniquement par des initiatives des populations locales, sans aucune intervention de l'Etat.
Située à près de 2.800 kilomètres de Kinshasa et à 360 km au nord de Goma, Butembo est une ville-test de l'opinion des populations de cette partie orientale du Congo, qui s'estiment frustrées par un certain éloignement géographique et politique par rapport à Kinshasa, le siège des institutions et le centre des décisions de l'Etat. "Nous n'avons jamais senti la moindre préoccupation de Kinshasa pour nos problèmes vitaux en dehors des nombreuses taxes administratives qui s'abattent sur nous", se plaignent souvent les habitants dans les rues de la ville. Ville essentiellement commerçante, Butembo, 700.000 habitants, fait entrer mensuellement pour un million de dollars de taxes à l'importation, à la direction générale des impôts, à travers la douane de Kasindi, sur la frontière entre le Congo et l'Ouganda, selon un douanier qui a requis l'anonymat. Pour la population de Butembo et de tout le Nord-Kivu, ces recettes sonnantes ne bénéficient ni à la ville ni à la province car elles sont acheminées tout droit à Kinshasa où elles ne servent plutôt qu'aux dépenses des institutions de l'Etat. A Bukavu, dans le Sud-Kivu, les populations partagent le même sentiment de satisfaction, tout en craignant des risques de mauvaise gestion des 40 pour cent de recettes provinciales par les pouvoirs publics locaux.
Jean-Marie Bagalwa, membre des 'Héritiers de la justice', une organisation non gouvernementale de défense des droits de l'Homme, évoque le cas très récent de l'ancien gouverneur du Sud-Kivu, Augustin Bulaimu Wintekate, qui a été suspendu de ses fonctions, en avril, pour n'avoir pas pu justifier des dépenses d'un million de dollars en quatre mois de fonction à la tête de la province. "Nous jouons un peu les chats échaudés pour des raisons évidentes", a indiqué Bagalwa à IPS. "Il est bien entendu heureux que les parlementaires soient arrivés à faire accepter le principe de la rétrocession de 40 pour cent des recettes à la province, mais les gouverneurs ne nous ont pas rassurés quant à leur capacité de bonne gouvernance".
Les dirigeants congolais, à tous les niveaux, se sont toujours illustrés dans leur propension à mal gérer les finances publiques, depuis le président Mobutu, jusqu'à Laurent Désiré Kabila. Joseph Kabila essaie de combattre la corruption, mais sans beaucoup de succès. Dans les provinces, on espère qu'avec la nouvelle constitution qui prévoit une gestion collégiale des finances publiques entre le gouverneur de province et l'assemblée provinciale, les risques de corruption seront réduits. Bagalwa déclare espérer tout de même que cette cagnotte additionnelle dans les caisses de la province aiderait les pouvoirs publics locaux à combattre les érosions qui menacent beaucoup de quartiers dans la ville de Bukavu, notamment pendant la saison de pluies.
Une chose est certaine, c'est que les besoins de financement ne manquent pas tant à Bukavu, Goma, qu'à Butembo, estiment des analystes résidant dans cette région du Congo. Les trois villes ont subi, de plein fouet, les atrocités d'une rébellion à laquelle les populations n'avaient jamais adhéré, et dont les conséquences sont importantes aussi bien sur le plan physique que moral, ajoutent les mêmes analystes. Selon Dr Emmanuelle Kabanga, médecin à l'hôpital de référence de Butembo, le taux de prévalence du VIH/SIDA est monté de six pour cent à 14 pour cent, rien que pendant les deux dernières guerres du Congo, de 1996 et 1998. "Et ce n'est qu'une statistique provisoire car chez nous, la guerre n'est pas encore terminée", ajoute-t-elle à IPS. Selon elle, malgré la cessation officielle des hostilités, certaines régions du Kivu, continuent de subir soit les séquelles de la guerre avec des groupes armés incontrôlés qui tuent, volent et violent en zones rurales, soit elles sont le théâtre d'affrontements militaires du type Kanyabyonga, entre troupes loyalistes et insurgées, en décembre 2004.
De longues négociations ont mis un terme à la dernière guerre civile de cinq ans, qui a fait environ quatre millions de morts. L'accord de paix a institué un régime de transition qui gère la RDC jusqu'aux prochaines élections générales. La transition est dirigée par un président de la République, Joseph Kabila, entouré de quatre vice-présidents issus des principales composantes politiques.

