KINSHASA, 21 mai (IPS) – Les populations du Kasai veulent des élections maintenant, le 30 juin au plus tard, comme prévu par l'accord de paix signé par les parties belligérantes au terme du dialogue inter-congolais pour mettre fin à la dernière guerre civile de cinq ans.
L'exigence des Kasaiens sonne comme un signe annonciateur de l'apocalypse, estiment des analystes à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC). La conséquence, selon eux, est que les discours politiques concernant la fin de la transition ne s'accordent pas et les Congolais appréhendent la date du 30 juin avec beaucoup d'inquiétudes. Pour Etienne Tshisekedi, leader de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), toutes les institutions issues de l'accord de paix signé, en 2002, dans la ville touristique de Sun City, en Afrique du Sud, cessent de fonctionner. Selon lui, la transition touche à sa fin pendant que le président Joseph Kabila tente de démonter qu'elle suit normalement son chemin et qu'il ne faut rien brusquer. Le discours de Kabila, prononcé à l'occasion de l'adoption du projet de constitution, au début de cette semaine à Kinshasa, a provoqué des émeutes dans la province diamantifère du Kasai oriental, fief politique de Tshisekedi. Le débat se pose en termes d'interprétation des textes : d'une part, les réalistes qui vivent les réalités de terrain, et de l'autre, ceux qui s'accrochent aux principes. En effet, Kabila a demandé aux Congolais de comprendre que des raisons majeures rendent quasiment impossible l'organisation des élections comme prévu en juin prochain. C'est pour ces raisons juridiques et logistiques de retard sur le calendrier des événements que la Commission électorale indépendante (CEI) s'est trouvée dans l'obligation de négocier une prolongation, conformément à l'accord global et inclusif. L'accord stipule en effet, en son article 196, que la transition prenait effet avec l'entrée en fonction du gouvernement de transition, le 30 juin 2003, et durait 24 mois, pour prendre fin le 30 juin 2005. L'accord ajoute qu'en cas difficultés majeures pour la CEI d'organiser les élections dans les délais, la commission électorale pourrait déposer une requête devant les deux chambres du Parlement pour solliciter une prolongation de six mois, renouvelable une fois.
C'est ce qu'a fait le président de la CEI, l'abbé Apollinaire Malu Malu, le 27 avril, en remettant une requête de prolongation de la période de transition, à la fois au président du Sénat, Mgr Marini Bodho et au président de l'Assemblée nationale, Olivier Kamitatu. Il revient aux deux chambres d'analyser la requête, sur la base des arguments de la CEI, et de se prononcer sur l'opportunité, ou non, de prolonger la transition. Le problème est que les forces politiques en présence ne s'accordent pas sur la date exacte de la fin de la transition politique ou n'ont visiblement pas la même compréhension de l'article 196. Et personne ne sait, à l'heure actuelle, à la date qui sera décidée finalement par le parlement.
Pour les partis politiques de l'opposition, toutes les institutions politiques devraient logiquement et automatiquement cesser de fonctionner à la date du 1er juillet pour n'avoir pu organiser les élections dans les délais. "L'accord de paix de Sun City devient caduc dès lors que les animateurs de la transition en qui nous avions placé notre confiance n'ont pas su remplir leur mission dans les délais constitutionnels. Ce n'est pas en six mois qu'ils pourront réaliser ce qu'ils n'ont pas pu faire en deux ans", a déclaré Tshisekedi de l'UDPS, le 2 avril au cours d'un meeting de son parti à Kinshasa.
Plus grave, Tshisekedi menace de revenir sur l'ordre institutionnel de la Conférence nationale souveraine organisée dans les années 1990, sans expliquer le contexte juridique dans lequel cet ordre fonctionnerait étant donné les circonstances politiques actuelles. C'est à la Conférence nationale souveraine, sous le régime du président Mobutu, que Tshisekedi avait été élu Premier ministre. Malheureusement, Tshisekedi ne propose pas une alternative crédible en cas de vide juridique à la tête de l'Etat qui, selon des analystes, pourrait plonger le pays à nouveau dans le chaos.
De leur côté, les tenants du pouvoir actuel clament leur bonne foi et appellent au réalisme politique.
"Les partis politiques de l'opposition ne peuvent pas ne pas se rendre à l'évidence que le retard pris dans le calendrier n'est pas uniquement le fait des animateurs des institutions actuellement au pouvoir. Notre budget est à 58 pour cent financé par les bailleurs de fonds extérieurs et ceux-ci n'ont pas encore libéré les fonds promis pour l'organisation des élections", explique Mova Sakanyi, ministre de l'Information et porte-parole du gouvernement. Selon certains représentants des donateurs à Kinshasa, comme De Filipi de l'Union européenne, des problèmes de décaissement se posent parfois depuis la source de financement. Mais, il ajoute que le programme réel des élections n'est pas connu et que les bailleurs préfèrent acheter les équipements, eux-mêmes. Cependant, il manque encore des documents juridiques essentiels qui permettront l'évolution normale du processus électoral, notamment la loi électorale et la loi référendaire en discussion au parlement.
Le député Richard Katabwa reconnaît une certaine lenteur dans les travaux à l'Assemblée nationale, estimant toutefois que l'essentiel n'est pas de libérer les documents avec précipitation, mais plutôt d'étudier tous les contours des sujets en discussion afin de produire des textes juridiques clairs et facilement compréhensibles pour tout le monde. Katabwa appartient au parti "Les Forces du futur", présidé par Arthur Zahidi Ngoma, plus proche du président Kabila.
"Tout le monde sait que les textes de loi ont la particularité de n'être digestibles que pour les juristes. Les enjeux actuels sont trop importants pour que nous nous permettions de bâcler le travail", a déclaré Katabwa à IPS. "Nous prendrons le temps qu'il nous faudra, pourvu que les textes à produire puissent avoir la même compréhension aussi bien pour les juristes, les hommes politiques que pour les électeurs".
L'avocat Lwemba lu Masaanga explique à IPS : "J'estime que la faute du retard incombe beaucoup plus à l'Assemblée nationale qui, visiblement, fait traîner les choses en longueur. Les textes sont dûment étudiés et analysés par la Commission politique administrative et juridique de l'Assemblée nationale avant d'être discutés en plénière". "C'est ici (en plénière) que les discussions traînent en longueur, chaque député ayant sa propre interprétation des textes", ajoute-t-il.
Cet imbroglio sur la scène politique désoriente la population qui se demande de quel côté se trouve la bonne foi. Chauffés à blanc, les militants de certains partis politiques de l'opposition n'attendent que le 30 juin pour en découdre avec le pouvoir actuel. Une chaîne de télévision privée, 'Global TV', a diffusé un reportage sur un achat inhabituel de machettes auprès d'un commerçant libanais.
"Nous achetons les machettes afin de répondre aux provocations de la police, le 30 juin prochain. S'il n'y a pas élections, nous descendrons dans la rue et gare aux policiers qui nous en empêcheront", a affirmé un militant UDPS habitant la commune populeuse de Masina, à Kinshasa.
Il n'existe pas d'indices formels de l'implication de l'UDPS dans cette opération d'achat de machettes. L'UDPS a officiellement condamné les propos des jeunes qui avaient acheté les machettes. Il n'en reste pas moins que ces jeunes se réclament de ce parti et déclarent agir en son nom.
Mais, nombre de Congolais estiment que la violence n'a jamais conduit à rien de bon.
"Que les élections aient lieu le 30 juin, comme l'exige l'opposition, la condition sociale du Congolais ne s'améliorera pas pour autant, comme par une baguette magique. Je trouve que les politiciens ne nous facilitent pas la tâche en réglant leurs contentieux sur notre dos", déclare à IPS, Andréa Kisula de l'organisation non gouvernementale basée à Kinshasa, 'La Voix des sans voix'. "Nous en avons assez de ces journées villes mortes sans lendemains".
Pour avoir seulement fait allusion à un possible report de la date des élections, l'abbé Malu Malu avait provoqué la colère de certains militants des partis d'opposition qui sont descendus dans les rues de Kinshasa, en janvier. La confrontation avec la police avait fait une dizaine de morts.
La dernière guerre civile, qui a fait environ quatre millions de morts, s'est achevée grâce aux longues et laborieuses négociations parrainées par l'Afrique du Sud et les Nations Unies. L'accord de paix a institué un régime de transition qui gère la RDC jusqu'aux prochaines élections générales. La transition est dirigée par un président de la République, Joseph Kabila, entouré de quatre vice-présidents issus des principales composantes politiques qui étaient des forces belligérantes pendant la guerre.

