DAKAR, 18 mai (IPS) – L'annonce de la présence de la dioxine un produit chimique toxique – dans des échantillons d'œufs de poules élevés à l'air libre, collectés près d'une décharge publique, dans la périphérie de Dakar, crée une psychose collective au sein de la population.
Une étude effectuée entre janvier et mars, dont les résultats ont été publiés au début de ce mois à Dakar, la capitale du Sénégal, a révélé des niveaux alarmants de contamination des œufs produits près de la décharge publique de Mbeubeuss par la dioxine. La dioxine est le prototype du polluant persistant de l'atmosphère.
L'étude a été menée conjointement par le Réseau international pour l'élimination des polluants organiques persistants (IPEN), 'Pesticide Action Network' (PAN Africa), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Dakar, et l'association Amika basée en République tchèque.
Selon les auteurs de l'étude, les quantités de dioxine trouvées dans ces oeufs sont plus de onze fois supérieures à la limite actuellement imposée par l'Union européenne pour ce produit chimique. "Le taux fixé par l'UE est de 35,10", selon l'étude. Le Sénégal n'a pas encore fixé de taux car c'est la première fois qu'une pareille étude est réalisée dans le pays, selon le ministère de l'Environnement.
L'étude avait comme objectif principal d'insister sur la nécessité, pour le Sénégal, d'honorer son engagement de réduire l'exposition humaine aux Polluants organiques persistants (POP) qui constituent des substances très dangereuses. Les dioxines et les POP sont connus pour leurs méfaits sur la santé humaine et sont tous deux ciblés par la Convention de Stockholm, adoptée en 2001, ratifiée par le Sénégal en 2003, pour leur réduction et, à terme, leur élimination, selon Henry René Diouf, le chargé de programme de PAN Africa.
Selon le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), les POP sont des composés chimiques très stables qui servent comme pesticides ou sont utilisés dans l'industrie. Mais ils sont également libérés "involontairement, comme sous-produits de la combustion ou des procédés industriels". Les POP persistent dans l'environnement pendant de longues périodes avant de se décomposer, ils se déplacent sur de longues distances et se retrouvent dans toutes les régions du globe, même dans des zones situées à des milliers de kilomètres de leur source, explique le PNUE. "Ils s'accumulent dans les tissus de la plupart des organismes vivants, qui les absorbent en même temps que les aliments dont ils se nourrissent, l'eau qu'ils boivent ou l'air qu'ils respirent". Parrainée par les Nations Unies, la Convention de Stockholm est un traité international qui vise à éliminer progressivement une douzaine des polluants les plus toxiques pour l'homme ainsi que pour la faune et la flore sauvages.
Selon Diouf, ces substances entraînent, autres, des perturbations sur le système endocrinien (des glandes à sécrétion interne dont les produits sont déversés directement sur le sang et la lymphe), des effets sur la reproduction et des effets cancérigènes. Des conséquences suffisantes pour que les associations des consommateurs sénégalais montent au créneau pour dénoncer la passivité des pouvoirs publics face à ce nouveau danger pour la santé des populations.
"Pour la bonne santé des populations, il faut mener une étude plus élargie pour voir si tous les œufs commercialisés actuellement sur le marché ne sont pas aussi contaminés à la dioxine", déclare à IPS, le président de l'Association des consommateurs sénégalais, Momar Ndao.
Les jours suivant la publication de l'étude, de nombreuses émissions radiophoniques interactives ont été organisées au cours desquelles les citoyens ont invité les auteurs du travail et les scientifiques à apporter toutes les clarifications nécessaires sur les dangers de la consommation des œufs incriminés.
La psychose ainsi créée par cette affaire a obligé bon nombre de personnes à s'abstenir de consommer des œufs durant cette période, au grand désespoir des aviculteurs (éleveurs de volailles).
En réalité, malgré la crainte suscitée par l'annonce de ce produit chimique supposé cancérigène trouvé dans certains œufs, les populations continuent de consommer des œufs commercialisés sur le marché.
Le président de la Fédération des acteurs de la filière avicole (FAFA), Ousmane Lô, affirme déceler, à travers cette étude, une tentative de nuire à la production avicole sénégalaise.
Lô menace de porter plainte contre l'ONG PAN Africa, estimant que l'étude n'est pas sérieuse et qu'en plus, elle n'est pas représentative. Selon lui, elle ne concerne qu'un prélèvement de six œufs sur une production nationale de plusieurs millions d'unités. Elle ne mérite donc pas d'être médiatisée au risque d'apeurer les populations, explique-t-il à IPS.
"L'étude nous incrimine sur le plan sanitaire à partir d'un échantillon non représentatif et négligeable. Six œufs sur 350 millions d'unités sont négligeables. Les résultats sont extrêmement dérisoires et ne sont valables que sur ces six œufs. Il est dangereux de généraliser de tels résultats", ajoute Lô.
Selon la FAFA, la filière avicole au Sénégal représente par an un chiffre d'affaires d'environ 50 millions de dollars, avec une production annuelle de 350 millions d'unités et cinq millions de poulets, produits uniquement à Dakar, et d'autres villes du pays, comme Thiès, Saint-Louis et Kaolack. Les acteurs de la filière avicole exportent leurs produits dans les pays limitrophes, notamment vers la Mauritanie, la Gambie, le Mali et la Guinée-Bissau.
Mamadou Laye Sène, un autre membre de la FAFA contacté par IPS, s'insurge également contre les résultats de l'étude, soulignant que les œufs collectés ne sont pas produits dans les fermes modernes installées dans la zone, mais proviennent plutôt des poules élevées à l'air libre dans les concessions riveraines de la décharge de Mbeubeuss.
"Les œufs produits dans cette zone le sont dans les mêmes conditions d'hygiène que partout ailleurs dans le pays et sont donc propres à la consommation", assure Sène, invitant les autorités à se pencher plutôt sur le danger que représente la décharge de Mbeubeuss sur la santé des populations.
L'étude avait principalement pour but d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur le danger que représente Mbeubeuss. "Le choix porté sur un échantillon d'œufs collectés à partir de poulets élevés près de la décharge, était simplement un moyen, parmi d'autres, de mieux montrer les risques de contamination de la décharge", explique PAN Africa à IPS. La nouveauté de l'annonce de la contamination des œufs par la dioxine et son impact sur les populations justifie amplement les réactions suscitées chez les consommateurs, selon l'ONG. "En fait, l'étude n'avait pas pour but de dénoncer la filière avicole locale ni la production des œufs au Sénégal, mais seulement les œufs produits dans les environs de la décharge de Mbeubeuss".
Créée en 1968, la décharge publique de Mbeubeuss occupe une superficie de 55 hectares environ dans un lac asséché. Elle accueille 75 pour cent des ordures ménagères, soit 2.600 mètres cubes par jour, le tiers des déchets hospitaliers, soit 42 mètres cubes par jour, et industriels, soit 5.000 mètres cubes par mois, de la ville de Dakar, selon des statistiques du ministère de l'Environnement.
Et les poulets élevés à l'air libre, et les œufs sont contaminés par la dioxine, vont picorer des aliments dans cette décharge dangereuse.
Un projet de transfert de la décharge de Mbeubeuss vers la commune de Sébikhotane, à 43 km de Dakar, est actuellement à l'étude, selon le ministère.
Le ministère de l'Elevage a publié un communiqué, ce mois, dans lequel il rassure les populations sur la bonne qualité des œufs vendus sur le marché sénégalais.
"Les œufs produits et commercialisés sur le marché dakarois et ses environs peuvent être consommés sans risque, car ils n'ont rien à voir avec les spécimens mis en cause dans l'étude de PAN Africa", souligne le communiqué officiel.
Bousso Gueye, le chef du service national d'aviculture au ministère de l'Elevage, a déclaré à IPS que l'étude n'a surtout fait qu'apeurer les populations, affirmant que la "filière avicole au Sénégal se porte bien". (* Dans cet article diffusé ce 18 mai vers 11H53 GMT, une erreur s'est glissée dans le titre, sur un mot coupé, sur le site : Merci de lire plutôt "oeufs" … au lieu de 'ufs' écrit initialement par erreur pendant la mise en ligne sur le site).

