TUNIS, 13 mai (IPS) – Le régime tunisien s'en est pris brutalement aux avocats au début de ce mois, au moment où d'importantes organisations internationales de défense des droits de l'Homme étaient présentes dans le pays, à l'occasion d'une campagne pour la liberté d'expression, six mois avant le SMSI.
"Nous n'y comprenons plus rien. Ils ont perdu tout semblant de cohérence politique. Une dictature un peu sérieuse prépare au moins ses coups. Ici, ils déclenchent des situations qu'ils sont ensuite incapables de gérer!" Ces propos d'un diplomate occidental résument la spirale incompréhensible dans laquelle les autorités tunisiennes s'enfoncent, six mois avant d'accueillir le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI), dont la première phase s'est déroulée à Genève, en décembre 2003. L'enjeu est capital pour la Tunisie, toujours très soucieuse de soigner son image sur la scène internationale. Mais le pays vit aujourd'hui un paradoxe urgent à résoudre : comment va-t-il pouvoir justifier qu'un sommet sur l'information se déroule sur son sol alors que les libertés fondamentales de ses citoyens sont quotidiennement bafouées? Après avoir muselé ses médias, ses syndicats, ses étudiants, ses partis politiques, ses associations, le gouvernement du président Ben Ali s'acharne sur le dernier bastion d'expression possible : l'Ordre des avocats.
La lourde condamnation, il y a quinze jours, de l'avocat Mohamed Abbou, arrêté le 1er mars, a déclenché une mobilisation internationale des barreaux. Plus de 800 avocats de Tunis – ils sont 4.000 dans le pays, dont 1.500 dans la capitale – se sont constitués pour le défendre. Plusieurs centaines d'entre eux assistaient au procès, le 28 avril, ainsi que les représentants d'au moins six ambassades étrangères. Abbou a été condamné à trois ans et demi de prison ferme pour avoir diffusé sur Internet un texte critiquant l'invitation du président tunisien au Premier ministre israélien, Ariel Sharon, et comparant les conditions carcérales d'Abou Gharib, en Irak, à celles de la Tunisie. Mais les bavures ne s'arrêtent pas là : l'avocat Fawzi Ben Mrad vient d'être condamné à quatre mois de prison pour délit d'audience. Ben Mrad est l'un des cinq défenseurs d'Abbou. Les quatre autres, dont Radhia Nasraoui, vont être traduits devant le Conseil de discipline et risquent d'être rayés du barreau. En signe de protestation, les avocats se sont rassemblés le 6 mai sur l'esplanade du Palais de justice à Tunis. Mais les forces de l'ordre les ont brutalement dispersés. "C'est la première fois que la police nous attaque ainsi. Notre profession est en danger", s'inquiète le bâtonnier du Conseil de l'ordre, l'avocat Abdelsattar Ben Moussa, qui a été également agressé par des policiers. Or – c'est le paradoxe tunisien – le même jour, à quelques quartiers du tribunal de Tunis, les représentants d'importantes organisations des droits de l'Homme se réunissaient sans encombre avec des organisations non gouvernementales (ONG) locales indépendantes. Parmi ces ONG, la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) basée à Paris, l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) basée à Genève et le réseau 'International Freedom of Expression' (IFEX) délivraient deux rapports accablants sur les violations systématiques des libertés dans le pays. Les documents épinglent notamment la "censure grossière" des médias, le contrôle policier des cybercafés. Ils publient également la liste des sites Internet verrouillés et des ONG de défense des droits de l'Homme non reconnues par le gouvernement tunisien. Devant un parterre de Tunisiens rassemblés – malgré la présence massive de policiers – dans les locaux de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH, la seule organisation légale, avec Amnesty Tunisie), le président de la FIDH, Sidiki Kaba, exhortait le gouvernement de Ben Ali à déverrouiller le pays. Le fait que la conférence se soit déroulée sans incidents est une première, selon les observateurs de la vie politique tunisienne.
Autre surprise du paradoxe tunisien : lors d'une audience accordée ce même jour (6 mai), le ministre des Technologies de la Communication, Montasser Ouaili, reconnaissait qu'il y avait un "problème" à résoudre, tout en soutenant que "notre peuple n'est pas encore prêt pour la démocratie". Que dire alors des autorités qui continuent à maintenir un contrôle policier digne "des pays de l'Est avant la chute du mur" (de Berlin), selon les termes d'un Européen résidant à Tunis? Filatures grossières, fouilles sans la moindre discrétion des chambres d'hôtel, écoutes ostensibles des lignes téléphoniques, c'est le lot de tout étranger dont le profil se démarque des cinq millions de touristes qui rejoignent chaque année les plages tunisiennes. * Cet article est publié conjointement par InfoSud, une agence de presse basée en Suisse, et IPS.

