DROITS: Plus de 12 millions de personnes victimes du travail forcé

LONDRES, 14 mai (IPS) – Plusieurs millions de personnes sont obligées de faire un travail forcé dans le monde entier, affirme un rapport lancé cette semaine par l'Organisation internationale du travail (OIT).

Le rapport indique que le nombre est d'au moins 12,3 millions, mais étant donné les importantes restrictions liées aux données officielles, le nombre dans plusieurs pays pourrait dépasser les estimations du rapport.

"Le trafic et le travail forcé sont simplement en train de glisser par les failles", a déclaré Roger Plant, chef du programme spécial d'action de lutte contre le travail forcé à l'OIT aux représentants des médias au lancement du rapport à Londres, mercredi.

L'OIT définit le travail forcé comme "tout travail ou service qui est exigé de toute personne sous la menace d'une pénalité et dans lequel la personne n'est pas entrée de sa propre volonté".

Cela peut être le résultat d'un problème de trafic croissant, mais le gros du travail forcé implique des gens dans leurs lieux d'origine. Parmi les mécanismes de la force, figurent l'asservissement, l'esclavage, la mauvaise utilisation des pratiques coutumières et des systèmes de recrutement trompeurs, affirme le rapport.

L'OIT estime que sur au moins 12,3 millions de personnes qui sont victimes du travail forcé dans le monde entier, environ 9,8 millions sont exploités par des particuliers et des entreprises, dont plus de 2,4 millions dans le travail forcé suite au trafic humain. Les 2,5 millions restants sont contraints de travailler par l'Etat ou des groupes militaires rebelles.

L'OIT estime que les femmes et les filles représentent 56 pour cent de ceux qui sont impliqués dans le travail forcé.

Le plus grand nombre de victimes de travail forcé se retrouve dans la région de l'Asie et du Pacifique (77 pour cent) suivi de l'Amérique latine et des Caraïbes (11 pour cent), indique le rapport. Les pays industrialisés hébergeraient trois pour cent de toutes les victimes de travail forcé, dont trois-quarts ont été trafiqués.

Le travail forcé continue face aux lois nationales faibles, a déclaré Plant. "Le risque est une définition du trafic qui n'englobe pas tous les aspects du travail forcé", a-t-il indiqué. "Il est nécessaire d'avoir une législation nationale sur le travail forcé qui en saisit clairement tous les aspects. Mais les gouvernements ne sévissent pas contre le travail forcé".

Le travail forcé peut souvent être couvert par des lois générales comme la loi contre le chantage, a poursuivi Plant. "Mais il est nécessaire de s'attaquer à ce problème particulier et d'avoir une législation contre le travail forcé, basée sur nos conventions".

Le Brésil a une nouvelle loi spécifique sur le travail forcé. Des pays asiatiques, en particulier l'Inde, le Pakistan et le Népal ont une législation détaillée contre le travail non rémunéré. La Grande-Bretagne a une loi contre le trafic mais pas contre le travail forcé. D'autres ont une interdiction générale.

L'OIT estime qu'environ trois pour cent seulement du travail forcé se retrouve dans les pays développés. Mais ce nombre pourrait être en hausse, a-t-il ajouté.

"Le travail forcé est le dessous du fonctionnement de nos économies", a-t-il dit. "Il y a une demande croissante de main d'œuvre saisonnière, flexible et bon marché dans des secteurs comme l'agriculture et la construction".

L'OIT est en train de demander aux pays de mettre en œuvre des lois et des politiques fortes qui interdisent différentes formes de travail forcé, protègent les victimes et permettent une punition appropriée des auteurs.

L'OIT estime que les instruments primaires pour promouvoir le respect des principes et droits fondamentaux sont la supervision par l'OIT de la mise en œuvre des conventions ratifiées, couplées avec la coopération technique afin d'aider les Etats membres à s'acquitter de leurs obligations.

Le rapport 'Une alliance mondiale contre le travail forcé' fournit également la première estimation mondiale des profits générés par l'exploitation des femmes, enfants et hommes victimes de trafic – 32 milliards de dollars par an, soit une moyenne de 13.000 dollars par personne trafiquée victime de travail forcé, indique le rapport.

"Le travail forcé représente le dessous de la globalisation et dénie aux gens leurs droits fondamentaux et leur dignité", a souligné le directeur général de l'OIT, Juan Somavia, dans une déclaration au lancement du rapport. "Pour parvenir à une globalisation équitable et à un travail décent pour tous, il est impératif d'éradiquer le travail forcé".

Le rapport est l'analyse la plus complète jamais entreprise par une organisation intergouvernementale des faits et des causes sous-jacentes du travail forcé contemporain, souligne l'OIT. Il a été préparé dans le cadre du "suivi de la déclaration sur les principes et droits fondamentaux au travail' adoptés par l'OIT en 1998, et sera débattu à la Conférence internationale annuelle sur le travail de l'organisation en juin.

Le rapport constate que l'exploitation économique forcée dans des secteurs comme l'agriculture, la construction, la fabrication de briques et des ateliers de transformation informels – est plus ou moins également divisée entre les deux sexes, mais que l'exploitation sexuelle commerciale forcée prend au piège presque entièrement des femmes et des filles.

Par ailleurs, des enfants ayant moins de 18 ans supportent le plus gros du fardeau, constituant 40 à 50 pour cent de toutes les victimes du travail forcé, précise le rapport.

Le rapport ajoute que la proportion d'ouvriers trafiqués varie largement d'une région à une autre. En Asie, en Amérique latine et en Afrique subsaharienne, la proportion des personnes victimes de trafic représente moins de 20 pour cent de tout le travail forcé, tandis que dans les pays industrialisés et les pays de transition ainsi qu'au Moyen Orient et en Afrique du nord, le trafic représente plus de 75 pour cent du total.

Le gros du travail forcé aujourd'hui est encore exigé dans des pays en développement "où de vieilles formes de travail forcé sont parfois transmuées en de nouvelles, notamment dans une série d'activités du secteur informel", souligne le rapport.

Des nombreuses formes de travail forcé, "la servitude de la dette affecte fréquemment les minorités – y compris les populations indigènes – qui ont pendant longtemps été victimes de discrimination sur le marché de l'emploi, et les enferme dans un cycle vicieux de pauvreté dont il leur est plus que jamais difficile d'échapper", affirme le rapport. "Plusieurs victimes travaillent dans des zones géographiques éloignées, où l'inspection du travail constitue un défi particulier".

Le rapport jette une nouvelle lumière sur les formes émergentes de travail forcé affectant les travailleurs migrants, en particulier des immigrés irréguliers aussi bien dans des pays riches que pauvres. Il examine également les conditions du marché du travail dans lesquelles le travail forcé est plus susceptible de survenir, comme des endroits où il y a des contrôles inadéquats sur des agences de recrutement et des systèmes de sous-traitance, ou une inspection du travail faible.

"Bien que les nombres soient importants, ils ne sont pas assez élevés pour rendre impossible le travail forcé", a déclaré Somavia. "Ainsi, l'OIT appelle à une alliance mondiale contre le travail forcé impliquant les gouvernements, les organisations d'employeurs et de travailleurs, les agences de développement et les institutions financières internationales concernées par la réduction de la pauvreté, ainsi que la société civile, y compris les institutions universitaires et de recherche". "Avec la volonté politique et l'engagement global au cours de la prochaine décennie, nous croyons que le travail forcé peut être relégué dans l'histoire", a-t-il ajouté.

On craint que l'incidence du travail forcé n'augmente dans les pays développés par le biais de l'immigration. "Nous attendons la coercition dans des pays particuliers", a indiqué Plant. L'OIT examine le travail et l'exploitation sexuelle des immigrés en Allemagne, et des migrants chinois en France.

La Chine reste d'un intérêt particulier. L'OIT a deux principales conventions contre le travail forcé, dont aucune n'a été ratifiée par la Chine.

Mais la ratification ne signifie pas la fin de l'exploitation, a expliqué Plant. "Lorsqu'un pays ratifie une convention, il accepte de l'introduire dans la législation nationale, a-t-il déclaré. Mais de grandes différences restent dans les lois nationales", a-t-il ajouté.