EDUCATION-CAMEROUN: Après les grèves des enseignants, quels résultats pour

YAOUNDE, 11 mai (IPS) – Par groupes de deux, trois ou plus, des élèves arpentent, aux heures normales des cours, les ruelles adjacentes et les bars qui avoisinent leurs établissements dans les villes du Cameroun.

Pendant plusieurs journées, au cours de cette année scolaire qui s'achève, les grèves pernicieuses de certaines catégories d'enseignants du secondaire n'ont pas permis à ces élèves de poursuivre sereinement la préparation de leurs examens qui débutent, le 31 mai prochain, avec les épreuves écrites du baccalauréat. Les grévistes sont principalement des nouveaux enseignants engagés dans la fonction publique depuis parfois deux ans, mais qui ne sont pas payés. Ils sont nombreux, mais aucune statistique n'est disponible sur leur nombre. Les enseignants ont eu quelques pourparlers avec le gouvernement, notamment avec le Premier ministre, Ephraïm Inoni, à la fin avril. Mais auparavant, le ministère de l'Enseignement secondaire les sommait de reprendre les cours, s'ils ne veulent pas se voir révoquer.

Ainsi, à quelques semaines de cette importante échéance, les perspectives d'une réussite aux examens semblent incertaines, pour la plupart des élèves de ce pays d'Afrique centrale. Selon le ministère de l'Enseignement secondaire, environ 3,8 millions d'élèves ont commencé l'année scolaire en septembre 2004 dans ce cycle. Le Bureau des recensements des études et de la population estimait, l'année dernière, à environ 16,3 millions d'habitants, la population du Cameroun.

Pour les élèves, les multiples débrayages des enseignants réclamant une hausse de leurs salaires, les absences récurrentes de nombre d'entre eux, et les grèves intermittentes qui ont jalonné l'année scolaire, vont peser négativement sur leur travail. Les grèves sont perlées et récurrentes, et durent souvent deux jours, mais aucune statistique n'est encore publiée sur ces mouvements. "Cette année m'a paru très difficile. Nous n'avions pas couvert la moitié du programme dans les matières fondamentales, et certains professeurs n'ont commencé les cours qu'au second trimestre", déclare à IPS, Laure Kamga, 19 ans, élève en classe de terminale 'C' au lycée de Nkol-Eton, à Yaoundé la capitale camerounaise.

"Et pour ceux (les professeurs) qui étaient en place depuis la rentrée, ils venaient chacun à sa convenance", explique Joyce Akongo, 20 ans, une autre élève de terminale littéraire dans le même établissement.

Akongo ajoute : "Je reprends la classe, mais tous ces problèmes nous ont assaillis, de telle sorte qu'au fur et à mesure que l'examen approche, je me sens de moins en moins sereine".

Le taux de redoublement dans les établissements d'enseignement secondaire du Cameroun était de 28 pour cent, en 2004, selon le ministère.

La crise de l'école camerounaise a commencé vers la fin de l'année 1985, avec le début de la crise économique qui a secoué le pays jusqu'en 1995.

Toutefois, le gouvernement avait tenté d'apporter des solutions aux dysfonctionnements de l'école, en 1995, par une restructuration complète du système scolaire national et par une prise de conscience qui a commencé avec la réunion des états généraux de l'éducation, tenue la même année. La rencontre avait permis de tracer quelques grandes orientations qui ont abouti, le 10 février 2000, à l'institution, par décret présidentiel, de l'école primaire gratuite. Suivie, quelques années plus tard, de la mise au point, grâce à la Banque mondiale, d'une 'Politique sectorielle de l'éducation'.

Et, en 2004, le taux de scolarisation est passé de 99 pour cent à 100 pour cent pratiquement, selon des projections officielles. La même année, 61 collèges d'enseignement secondaire (CES) général ont été créés et certains ont été transformés en lycées (avec premier et second cycles), parmi lesquels cinq établissements bilingues, avec l'enseignement en français et en anglais.

"Le gouvernement a certes amorcé une politique de désengorgement des infrastructures et des effectifs dans le secondaire. Mais il n'a pas cherché à avoir ce qui est à l'origine du fort taux d'échecs aux examens", a dit à IPS, Hyppolite Mouaffo, un parent d'élève.

En 2003, le taux d'échec au baccalauréat était de 75 pour cent, et de 70 pour cent en 2004.

Selon Mouaffo, "Les enseignants débraient à cause de la modicité du salaire. Le problème est tel que pour longtemps, l'avenir des enfants, dont les parents ne peuvent envoyer leur progéniture se former à l'étranger, sera hypothéqué".

Un professeur de CES gagne en moyenne 254,90 dollars par mois au Cameroun, environ 509,8 dollars pour le salaire des magistrats et des administrateurs civils de même niveau d'études que les enseignants.

Toutefois, un statut de l'enseignant a été promulgué, il y a deux ans. Mais pour des raisons inconnues, son application tarde à se mettre en place, bien qu'il apporte satisfaction aux préoccupations majeures des enseignants.

Selon certaines sources au ministère, le statut met l'accent sur la revalorisation de la fonction de l'enseignant et de son salaire, sur le code éthique et déontologique qui régirait désormais la profession.

Par exemple, beaucoup d'enseignants engagés, depuis deux ans sur le terrain, n'ont pas encore reçu de salaire, en raison des lenteurs dans le traitement de leurs dossiers d'intégration dans la fonction publique. Un facteur qui accentue les débrayages et les démissions, responsables de l'encadrement sommaire et des échecs redoutés par les élèves. Le gouvernement ne donne aucune raison officielle sur ce retard dans le paiement des salaires des nouveaux enseignants. Selon le ministère de l'Enseignement secondaire, les débrayages pernicieux étaient, en 2004, la principale cause des échecs massifs aux divers examens : 82 pour cent au Brevet du premier cycle; 70 pour cent au Baccalauréat et au Probatoire chez les francophones, et 50 pour cent chez les anglophones.

Cependant, les avis divergent sur cette remarque.

"Le tissu socio-économique est fortement détérioré et il n´échappe à personne que le pays est pauvre. Plusieurs familles sont sans ressources, le chômage sévit", explique à IPS, Richard Mandessi, professeur et membre du Syndicat national autonome des enseignants du secondaire.

Mandessi ajoute que "face à un tel environnement, il faut que des facilités soient données au plus grand nombre. La scolarisation commence par les livres. Plus de la moitié des enfants inscrits à l´école n'ont pas accès aux livres parce qu'il y a une absence de politique sociale en la matière. Ils sont mal distribués et coûtent cher". Il reconnaît toutefois que le gouvernement fournit au moins des livres aux enseignants et que certains parents en achètent à leurs enfants, mais la majorité des élèves n'en ont pas.

Un responsable du ministère, qui a requis l'anonymat, a indiqué à IPS qu'il "est inadéquat de parler d'une absence de politique sociale en matière de livres". Selon lui, "le gouvernement subventionne les livres qui sont par la suite revendus à des prix compétitifs aux élèves. Il ne peut pas faire plus que cela".

"C'est trop facile de pointer du doigt les enseignants afin de leur faire porter la responsabilité des échecs. Avec nos salaires de catéchistes, que pouvons-nous faire?", s'interroge Pauline Owona, enseignante de français au lycée de Nkolbisson, une banlieue de Yaoundé.

Paul Zemdjio, secrétaire adjoint du Programme intégré de lutte contre la pauvreté, une organisation non gouvernementale basée à Yaoundé, relativise la responsabilité des enseignants.

"Le problème actuel", dit-il à IPS, "découlerait de la conséquence de la vétusté des infrastructures académiques, des influences extérieures (des programmes des télévisions occidentales reçues dans le pays) structurent les comportements des élèves, du découragement dont font preuve les jeunes eux-mêmes et des conséquences de la mauvaise gouvernance". Mais le responsable anonyme du ministère reconnaît qu'il y a de la "mauvaise gouvernance". Selon lui, "bien qu'une politique nationale définisse chaque année les orientations de l'éducation, cette politique n'est pas appliquée sur le terrain". Pourtant, "les moyens mis en œuvre sont suffisants pour appliquer cette politique", a-t-il ajouté, sans aucune explication. Depuis le remaniement gouvernemental de décembre 2004, l'ancien ministère de l'Education nationale a été séparé en deux : le ministère de l'Education de base et le ministère de l'Enseignement secondaire. Leurs budgets respectifs pour l'exercice en cours sont d'environ 158,902 millions de dollars et 275,014 millions de dollars.

Les budgets 2005 des ministères de la Défense et de la Santé sont respectivement de 311,03 millions de dollars et 116,69 millions de dollars.