CONAKRY, 3 mai (IPS) – Madeleine Gomou, une infirmière du village de Konia-Aviation, à Nzérékoré, dans le sud de la Guinée, travaille dans un dispensaire délabré, sans eau potable, et avec pour seule nourriture une pâte de manioc.
Dans cette localité située à environ 950 kilomètres de Conakry, la capitale guinéenne, Gomou attend toujours, à l'instar de ses compatriotes de la même zone, une aide promise par la communauté internationale après les attaques rebelles qui ont ravagé le sud du pays il y a cinq ans.
Les rebelles étaient essentiellement constitués de quelques soldats déserteurs de l'armée guinéenne, de nombreux éléments de l'ex-Front révolutionnaire uni (RUF) de Sierra Leone et de mercenaires ouest-africains. Quelques éléments de l'armée régulière libérienne avaient été également signalés par les militaires guinéens. L'objectif des attaques, selon Mohamed Lamine Fofana, qui s'est présenté sur les stations de radios étrangères comme le porte-parole des rebelles, était de faire chuter le régime du président guinéen Lansana Conté.. Les attaques ont visé des villages guinéens et certaines grandes villes comme Guéckédou, Macenta, dans le sud du pays. "Nous sommes ici, complètement démunis. Il n'y a même pas d'eau potable.
Nous sommes obligés de soigner les patients malgré le manque de matériel et de moyens pour faire des analyses médicales dignes de ce nom", a déclaré Gomou à IPS, montrant quelques boîtes de médicaments, le seul stock disponible pour les 2.500 habitants du village, pour environ quatre jours seulement.
"Quand il y a eu les attaques rebelles, nous avions accueilli les réfugiés libériens et sierra léonais, en espérant que la communauté internationale allait venir à notre secours. Aujourd'hui, nous nous rendons compte que ce n'était que des promesses car nous manquons de tout dans ce village", a indiqué Gomou.
Dans le village de Bangouéta, à environ cinq kilomètres de Konia-Aviation, la situation n'est guère plus reluisante. L'école primaire affiche ses limites pour accueillir tous les enfants en âge d'aller en classe, et manque de matériel didactique, explique à IPS le directeur Pépé Malomou.
L'école accueille uniquement les enfants des réfugiés. Selon Ari Toubo Ibrahim, représentant de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture en Guinée, il y a une urgence humanitaire dans ses zones qui ont été directement touchées par les attaques rebelles de 2000.
"La région sud était toujours excédentaire, notamment en ce qui concerne le riz, et elle cherche aujourd'hui à combler son déficit. C'est une situation mauvaise non seulement pour la Guinée, mais également pour d'autres villages des pays environnants qui s'approvisionnaient à partir d'ici", a dit Ibrahim à IPS. Les villages des autres pays environnants qui se ravitaillaient en riz dans la région sont ceux situés à la frontière avec le Liberia, la Côte d'Ivoire et la Sierra Leone.
"Dans la seule zone de Nzérékoré, on peut estimer à environ 300.000 personnes le nombre des autochtones qui sont réellement dans le besoin", a-t-il ajouté.
"Cette situation est aussi aggravée par l'arrivée massive des réfugiés qui ont perturbé l'équilibre alimentaire dans des zones comme Lola, Nzérékoré, Macenta et aujourd'hui Beyla, avec les réfugiés de Côte d'Ivoire. Il est temps que les gens comprennent qu'il y a urgence surtout en matière humanitaire", a souligné Ibrahim.
La région sud de la Guinée partage des frontières avec le Liberia, la Sierra Leone et la Côte d'Ivoire, trois pays qui ont traversé des difficultés d'une guerre civile, poussant plusieurs centaines de milliers de réfugiés vers des villages guinéens.
"Ces populations (réfugiées) ont fortement participé à la dégradation de l'environnement dans les zones qu'elles ont occupées, en procédant à des coupes importantes du bois et en se livrant à la chasse. Aujourd'hui, il faut réparer tout cela", explique Ibrahim à IPS.
Pour Kinsley Amaning, représentant du Programme des Nations Unies pour le développement, "il est temps d'agir. Il faut aussi comprendre que, tout comme les anciens rebelles libériens ou sierra léonais, l'écrasante majorité des volontaires, qui ont aidé l'armée guinéenne à repousser ces attaques, n'a pas été réinsérée".
Rien qu'en Guinée, ces volontaires étaient environ 8.000 personnes, selon une source militaire à Conakry.
"Il faut nécessairement trouver une solution à leur problème pour éviter qu'ils ne soient recrutés pour alimenter d'autres guerres et replonger la sous-région dans l'instabilité", ajoute Amaning à IPS. La situation est d'autant plus inquiétante que le niveau de vie des réfugiés internés dans des camps dépasse visiblement celui des villageois qui les ont accueillis au cours de la période difficile. Environ une demi-douzaine de camps ont servi à les héberger dans la région.
Cette situation peut provoquer des tensions, déclare Amaning, affirmant que leur travail est d'harmoniser l'aide destinée aux réfugiés avec les besoins des populations autochtones. "Nous avons demandé depuis trois ans qu'une mission se rende sur le terrain pour toucher du doigt la réalité.
Maintenant que c'est chose faite, nous espérons voir des changements le plus vite possible, mais nous avons besoin de l'aide des donateurs". Michael Lindvall, le chef de mission des 16 pays donateurs du Bureau de coordination des affaires humanitaires, a admis les erreurs de la communauté internationale. "Nous avons fait des erreurs et nous le reconnaissons. Notre mission technique va faire son rapport en espérant que les villageois vont voir les résultats très rapidement". Selon Lindvall, l'erreur est d'avoir attendu longtemps avant d'envoyer une mission technique d'évaluation sur place, car la situation est devenue plus dramatique. Entre septembre 2000 et mars 2001, la guerre entre l'armée guinéenne et les rebelles libériens et sierra léonais, appuyés par des soldats déserteurs guinéens et des mercenaires, a fait plus de 1.000 morts et environ 400 millions de dollars de dégâts matériels, selon le ministère des Finances.
Selon le ministère guinéen des Finances, il n'existe pas d'estimations précises sur le montant de l'aide attendue parce qu'aucune mission des Nations Unies n'était arrivée pour l'évaluation alors qu'elle était souhaitée depuis trois ans.
Pays d'Afrique de l'ouest, la Guinée avait également accueilli, au plus fort moment de la guerre civile au Liberia et en Sierra Leone, dans les années 1990, plus de 600.000 réfugiés, selon les statistiques du Haut commissariat aux réfugiés (HCR).
Aujourd'hui, le rapatriement volontaire n'a pas produit l'effet escompté, les réfugiés arguant de l'insuffisance de sécurité dans leur pays pour refuser de rentrer.
"Personnellement, je ne peux pas retourner au Liberia dans les conditions actuelles. Je n'ai ni père, ni mère et les nouvelles de l'intérieur du pays ne sont pas bonnes", a déclaré à IPS Fanta Donso, une réfugiée libérienne du camp de Kola, à Nzérékoré. Selon le HCR, sur un total de 73.000 réfugiés présents en Guinée au début de la campagne de rapatriement, un peu plus de 10.000 ont été rapatriés depuis novembre 2004.

