POLITIQUE-TUNISIE: La liberté de parole criminalisée – Analyse

TUNIS, 3 mai (IPS) – En Tunisie, rechercher une information libre ou parler librement coûte cher.

Onze ans de prison ferme pour de jeunes internautes de Zarzis pour avoir visité un site d'armements sur Internet.

Trente ans de prison ferme pour les jeunes de l'Ariana, accusés de terrorisme et dont l'unique preuve à charge est constituée d'un téléchargement d'informations se rapportant à la Palestine. Trois ans et demi de prison ferme pour l'avocat Mohamed Abbou pour avoir critiqué l'invitation de Ariel Sharon, le Premier ministre israélien, à venir en Tunisie à l'occasion du Sommet mondial de la société de l'information (SMSI), lancée le 25 février par le président tunisien Ben Ali. La critique de l'avocat est faite dans une tribune publiée sur 'Tunisnews', un site Internet censuré en Tunisie! Cette condamnation récente, qui a ému toute la Tunisie et notamment le barreau, et suscité une action de solidarité des avocats – qui occupent jour et nuit la Maison des avocats, située en face du palais de justice depuis le 5 avril -, est assurément le plus révélateur de l'état de délabrement des libertés en Tunisie.

Le procès marathon d'Abbou s'est ouvert le 28 avril, en présence de nombreux observateurs internationaux, mais surtout d'agents de la police politique qui ont littéralement assiégé le palais de justice, fermant les grilles extérieures aux observateurs tunisiens et usant de violences pour évacuer ceux qui ont réussi à se glisser à l'intérieur. Le verdict est tombé tard dans la nuit comme un couperet. Dans cette affaire mal engagée sur le plan des procédures, où les lois n'ont été respectées à aucune étape, des juges aux ordres ne prennent même plus le soin de maquiller un tant soit peu ces sortes de "règlements de comptes politiques que le régime inflige à ses dissidents", comme les qualifie l'avocat Raouf Ayadi.

Ayadi cite de nombreuses irrégularités de la procédure : commission rogatoire antidatée au 31 septembre, expertise médicale non-signée, refus du greffe d'enrôler la plainte – pour faux – des avocats de la défense, fusion de cette affaire avec une plainte pour agression déposée pour les besoins de la cause par un sbire du parti au pouvoir pour discréditer l'avocat Abbou.

Il relève également le refus des juges d'accéder aux multiples demandes de la défense, comme la présentation de témoins à décharge, le renvoi de l'audience pour examen du dossier de la nouvelle affaire, et l'arrêt brutal des plaidoiries sous prétexte que tout a été dit. Rien n'a été épargné à cette justice instrumentalisée à souhait pour préserver un semblant d'indépendance, selon Ayadi.

Et c'est cette même Tunisie qui se prévaut de libéraliser l'Internet et de promouvoir la société de l'information. D'immenses placards publicitaires annonçant la tenue du SMSI à Tunis en novembre prochain vous accueilleront aux aéroports tunisiens. A chaque discours officiel ponctuant les nombreuses fêtes et commémorations, le président Ben Ali ne manque pas de rappeler que la tenue de cet événement des Nations Unies en Tunisie est "une marque de confiance de la communauté internationale à sa politique clairvoyante".

C'est que Ben Ali compte bien en faire un cache-misère démocratique et une opportunité pour solliciter, encore une fois, de ses partenaires européens une caution de sa politique autoritaire. Caution dont les dirigeants des Etats démocratiques occidentaux, et notamment le président français Jacques Chirac, ont été peu avares. "En Tunisie, on libérera plus aisément les armes que la parole", déclare Khelil Ezzaouia, dirigeant de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH). Cette boutade est révélatrice du degré de peur qu'une opinion libre suscite chez les dirigeants du pays. Tout est organisé pour la conformer à un discours insipide sur la démocratie et l'Etat de droit, d'autant plus écrasant qu'il cache une réalité faite de passes-droits et de corruption, par un jeu schizophrène que le régime de Ben Ali cultive.

Le paysage médiatique est lamentablement pauvre et le bilan de Ben Ali en matière de liberté de presse est le plus médiocre qu'ait connu la Tunisie depuis l'indépendance. Une petite différence tout de même : ce n'est pas par la presse gouvernementale que se déploie la confiscation de la liberté de la presse, mais par le biais d'une presse "privée" financée et dirigée par les officines du ministère de l'Intérieur. Cette presse de caniveau, spécialisée dans la désinformation, se charge de diffuser l'intox, de diffamer les dissidents, falsifier les faits et de chanter la gloire de "l'artisan du changement" grâce auquel la Tunisie est en train de vivre un "miracle que lui envient ses voisins".

Il faut reconnaître que Ben Ali a réalisé un miracle, celui de désertifier le paysage médiatique sans frais, sans prendre de mesures administratives ou judiciaires, uniquement en actionnant le robinet publicitaire et en usant du téléphone qui relie le palais de Carthage (la présidence) d'où le redoutable Abdelwahab Abdallah dirige les rédactions.

Sur les 300 journaux publiés en Tunisie, seuls deux organes de partis d'opposition 'Al Mawkif' et 'Attariq al Jadid' sont autorisés à paraître, tout en étant privés de publicité et de subventions publiques. Les ressources publicitaires publiques sont monopolisées par l'ATCE, l'agence officielle de propagande qui se charge de les distribuer aux plus dociles.

La publicité privée, elle, se conforme aux choix des supports sélectionnés par l'ATCE si les entreprises privées ne veulent pas s'exposer à un redressement fiscal ou autres sanctions des pouvoirs publics.

Quant aux médias audiovisuels, ils continuent d'être pour l'essentiel un monopole d'Etat et au service de la propagande du président et de son parti, le RCD (Rassemblement constitutionnel pour la démocratie). Deux exceptions à ce tableau : une radio privée, Radio Mosaïque, autorisée à diffuser le 7 novembre 2004. Une autorisation accordée dans des conditions opaques à un "journaliste" proche du ministère de l'Intérieur et à une radio possédée par le frère de Leila Ben Ali.

Il en est de même pour la chaîne de télévision "privée" Hannibal dont l'autorisation est accordée dans les mêmes conditions d'opacité à un proche de la "première dame de Tunisie", et financée par une subvention des caisses de l'Etat, votée par un parlement aux ordres qui n'a jamais rejeté une loi ou un décret proposé par l'exécutif depuis l'arrivée au pouvoir de Ben Ali en 1987.

Les multiples demandes de visa des journaux, radios ou télévisions émanant de journalistes indépendants, ont toutes été rejetées. Ben Ali ne s'est pas satisfait de faire disparaître tous les journaux indépendants qui fleurissaient avant son avènement au pouvoir, il s'est appliqué à n'autoriser à paraître aucun nouvel organe de presse indépendant.

Un rapport d'observation de la couverture médiatique des dernières élections présidentielles d'octobre 2004 où Ben Ali a été reconduit à la tête de l'Etat avec un score de 94,45 pour cent des voix pour un quatrième mandat légalisé par une manipulation de la constitution, dénonce ce monopole de l'espace médiatique au profit du président et de son parti.

"Le Président Ben Ali était l'acteur central de cette campagne, recevant une moyenne de 77 pour cent du temps d'antenne dans des médias audiovisuels et une moyenne de 92 pour cent de l'espace dans la presse écrite", souligne le rapport (cf www.i-m-s.dk).

"En guise de droit à disposer de leur liberté d'expression, les Tunisiens peuvent se contenter de la 'stabilité politique' assurée d'une main de fer par Ben Ali, le partenaire modèle de l'Europe, et remettre à plus tard leurs aspirations démocratiques!", s'exclame, amère, Khedija Chérif, célèbre défenseuse des droits humains.

* Cet article est publié conjointement par InfoSud, une agence de presse basée en Suisse, et IPS.