DROITS-SIERRA LEONE: L'excision utilisée comme une arme de campagne politique

FREETOWN, 21 avr (IPS) – "Ce n'est pas une tâche aisée. Parfois, je suis huée et accablée de sarcasme. A des moments critiques, je suis chassée des endroits où la pratique est beaucoup plus répandue", déplore Ann Marie Caulker, 34 ans, qui se fait la championne de la campagne pour mettre fin à la tradition séculaire de la Mutilation génitale de la femme (MGF).

"Ici dans la capitale (Freetown), la pratique n'est pas répandue à cause de la nature cosmopolite de la ville. Mais dans les campagnes essentiellement conservatrices, c'est plus ou moins un tabou de s'aventurer dans la discussion sur les MGF en public; une vraie gageure", déclare-t-elle.

La stratégie de Caulker est simple. A travers son Association Katanya de développement des femmes (KADWA), elle a recruté des centaines de jeunes filles, âgées de 12 à 18 ans, la principale cible de la MGF, et les a placées dans des centres de formation professionnelle. Les filles apprennent la couture, la teinture, le tissage, la fabrication de savon et la broderie.

C'est une couverture pour promouvoir sa cause, à cause de l'hostilité à laquelle se trouve confronté quiconque ose dénoncer ouvertement les MGF.

Entre les sessions de formation, elle organise des conférences et des discussions sur les effets néfastes des MGF et exhorte les jeunes à résister aux tentatives pour les amener à s'initier à la 'Bondo Society' (Société Bondo), le nom local des MGF.

Il n'y a, jusque-là, aucune loi sur les MGF en Sierra Leone. En effet, il n'y a aucun texte sur les droits des enfants. Cependant, le fait que des enfants aient joué un rôle majeur dans la guerre civile de dix ans qui a pris fin il y a trois ans, principalement comme des combattants enrôlés de force, a poussé les autorités à agir.

Les enfants sont traumatisés, plusieurs sont contraintes d'épouser des combattants rebelles ou violées et réduites en esclavage. Le ministère du Genre, du Bien-être social et des Affaires des enfants a rédigé un projet de loi destiné à protéger le bien-être des enfants.

Francis Murray Lahai, un agent chargé de la protection des enfants au ministère, dit que le projet de loi a été rédigé avec l'aide d'experts engagés par le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), et a beaucoup à offrir aux enfants dans une Sierra Leone d'après-guerre.

"Dans le projet de loi, il y a un aspect traitant des pratiques traditionnelles néfastes comme les MGF, les tatouages et toute inscription corporelle qui n'est pas dans l'intérêt de l'enfant", indique Lahai.

"Celles-ci seront proscrites et des mesures seront prises contre les gens qui peuvent vouloir violer la loi".

"Les principales composantes du projet de loi sont la survie, le développement et la protection de l'enfant ainsi que la garantie de la participation de l'enfant dans tout ce qui est dans son intérêt", souligne-t-il.

Le projet de loi est actuellement devant le parlement du pays et les législateurs devraient commencer le débat sur ses dispositions avant qu'il ne soit voté.

Mais il y a une opposition farouche au projet de loi. "La mutilation génitale de la femme est une partie intégrale de notre culture. Elle ne devrait pas être interdite parce qu'elle aide à préparer nos jeunes filles au mariage et réduit la promiscuité sexuelle", tempête Marie Bangura, âgée de 24 ans, qui était passée par la cérémonie d'initiation.

Elle maintient que la 'Société Bondo' et ses rites cérémoniels "inculquent un sens d'appartenance aux jeunes filles, leur apprennent à garder des secrets et à être disciplinées".

Les opposants, de l'autre côté, ne sont pas de cet avis, attirant l'attention sur les complications médicales comme la stérilité, le saignement persistant et les décès dans certains cas, comme des conséquences d'une telle pratique. "Les initiatrices utilisent souvent des lames non stérilisées pour inciser les organes génitaux et il n'y a presque pas de médication post-opératoire appropriée. Je crois que c'est le principal problème", déclare Dominic Sesay, un militant des droits des enfants.

"Même l'argument non valable selon lequel cela diminue le désir de la fille d'avoir des relations sexuelles, réduisant par conséquent la promiscuité sexuelle, est faux. Nous avons vu des femmes plus permissives parmi des victimes des MGF que parmi celles qui n'ont pas subi la pratique.

Je crois que tout ceci est un lavage de cerveau", affirme-t-il.

Un problème majeur auquel sont confrontés les militants anti-MGF est le taux d'analphabétisme écrasant, s'élevant à 75 pour cent environ, notamment à l'intérieur du pays où l'UNICEF estime que 90 pour cent des femmes ont été excisées. Dans ces régions, c'est une démonstration d'affluence et de pouvoir. Des chefs de famille épargnent pendant toute une année les recettes des activités agricoles pour dépenser somptueusement dans les cérémonies 'Bondo'.

"La Société Bondo est ce qui nous maintient ensemble en tant que communauté et conserve notre héritage traditionnel. Nous ne pouvons pas rester sans rien faire et laisser des étrangers la détruire. Nous combattrons cela", a indiqué, dans un entretien avec IPS, Ya Ndigba Thulla, 56 ans, une initiatrice à Makeni, la capitale régionale du nord.

Du côté de la campagne, pour ceux qui sont contre la pratique, il y a maintenant un plus dans le domaine de la sensibilisation publique. Un nouveau film sur les MGF, le premier à être tourné en Sierra Leone, a été projeté. Intitulé 'L'initiation de Sebatu', le film a été produit et réalisé par le cinéaste Brima Sheriff, âgé de 32 ans.

Le film présente les deux parties opposées sur la question des MGF et laisse le public juger. Son principal avantage cependant est qu'il illustre de façon vivante les effets néfastes des MGF.

Partageant ses réflexions sur la réalisation du film avec IPS, Sheriff déclare : "Cela n'a pas été facile. Même lorsque nous étions sur le lieu du tournage, nous avions des problèmes avec des gens du village qui sont des traditionalistes. J'avais dû les déconcerter avec le thème, ils étaient alors confus".

Sheriff dit que la projection du film a été également problématique. "Nous avons été sabotés et pratiquement empêchés de le montrer au public".

L'affirmation de Sheriff peut bien être vraie. La 'Bondo society' et sa pratique des MGF sont souvent utilisées comme une arme de campagne politique. Des politiciens de tous les bords gagnent des voix des femmes en exaltant les vertus de la 'Bondo society'.

Dans l'élection présidentielle de 2002, Zainab Bangura, une candidate influente, également activiste de genre, aurait perdu cruellement au scrutin parce qu'elle était accusée de faire campagne contre les MGF.

Il y a donc toujours un problème. Les autorités auraient-elles la volonté politique de proscrire les MGF et d'autres pratiques traditionnelles néfastes, même lorsque le projet de loi sur les enfants l'exigerait? Mohamed Sankoh, un militant des droits, n'en est pas convaincu. "Les élections ne sont qu'à deux ans. Je ne vois donc pas nos dirigeants politiques s'attaquer à cette question sensible", affirme-t-il.

Pendant ce temps, la campagne continue néanmoins. Elle prendrait probablement de l'ampleur si et seulement au moment où les députés voteront le projet de loi sur les enfants et le rendront applicable.