CORRUPTION-KENYA: Des donateurs menacent d'interrompre le financement

NAIROBI, 19 avr (IPS) – Le gouvernement du Kenya a une fois encore essuyé des critiques par rapport à la corruption qui, selon des donateurs, est en train d'étouffer des efforts destinés à mettre en œuvre les réformes exposées dans la Stratégie de redressement économique du pays.

Pour montrer leur sincérité, les donateurs ont exigé que le gouvernement montre instamment son engagement à combattre la corruption en bouchant les ouvertures qui favorisent le vice dans le système. Si les problèmes de corruptions sont réglés, déclarent-ils, les donateurs n'auront autre choix que de continuer par offrir un soutien financier au Kenya.

"Nous aimerions insister sur le fait que le niveau de notre soutien dépendra en définitive du succès du gouvernement à mettre en œuvre la ERS (Stratégie de redressement économique), et en particulier, à s'attaquer à la corruption", a indiqué Makhtar Diop, le directeur sortant de la Banque mondiale pour le Kenya, l'Erythrée et la Somalie. Il s'exprimait à la deuxième rencontre du Groupe consultatif (CG) pour le Kenya, tenue dans la capitale Nairobi du 11 au 12 avril.

La réunion a passé en revue les progrès réalisés dans la mise en œuvre de la stratégie de redressement avec un accent particulier sur les contraintes et défis auxquels est confronté le gouvernement. La rencontre a rassemblé des donateurs, de hauts responsables gouvernementaux, des députés, le secteur privé et des groupes de la société civile.

La première rencontre consultative s'est tenue à Nairobi en novembre 2003.

Auparavant, les réunions annuelles du groupe consultatif, ou des donateurs informels, se déroulaient à Paris ou à Londres.

Lorsque le gouvernement du président Mwai Kibaki est arrivé au pouvoir en décembre 2002, il a présenté une Stratégie de redressement économique sur cinq ans (2003-2007).

La stratégie, qui sert de carte de route pour la réalisation des objectifs de développement sur la création d'un environnement de stabilité macroéconomique à travers le renforcement d'une collecte des revenus, l'amélioration de la gouvernance, la réhabilitation et l'expansion de l'infrastructure physique, ainsi que l'investissement dans le capital humain des pauvres.

Edward Clay, l'ambassadeur de Grande-Bretagne au Kenya, dit que la corruption a coûté à ce pays est-africain plus de 187 millions de dollars depuis que Kibaki est arrivé au pouvoir. Rejetant cette affirmation, des responsables gouvernementaux ont relevé la performance économique du Kenya, comme un signe que la lutte contre la corruption portait des fruits.

"Il est agréable de constater que cette bonne gestion des politiques macroéconomiques a commencé par produire des résultats positifs. En particulier, le PIB (Produit intérieur brut) réel a connu une accélération d'une moyenne de moins d'un pour cent pendant la dernière décennie à 2,6 pour cent en 2004, et devrait, selon les projections, passer à environ 3,5 pour cent en 2005", a déclaré David Mwiraria, ministre des Finances du Kenya.

Mais Diop a souligné que les chiffres présentés par Mwiraria restaient bien trop bas pour que le Kenya atteigne l'Objectif du millénaire pour le développement (OMD) de réduction de moitié de la pauvreté d'ici à 2015.

Des allégations de corruption généralisée sous le régime de l'ancien président Daniel arap Moï (1978-2002) ont poussé le Fonds monétaire international (FMI) à geler les financements à partir de 2001. Mais la rencontre du Groupe consultatif des donateurs et du gouvernement en 2003 a vu le FMI reprendre les prêts lorsqu'il a accordé au Kenya un prêt de 252,75 millions de dollars pour combattre la pauvreté.

En juin 2004, la Banque mondiale, l'un des plus grands donateurs du Kenya, a approuvé 263 millions de dollars pour des projets de développement dans les secteurs du transport, de l'agriculture et de l'eau. Des donateurs ont maintenant indiqué que, pour que l'aide financière continue de d'affluer, le gouvernement doit mettre en œuvre des lois anti-corruption. "Si les lois sont appliquées, le Kenya pourra établir la norme dans la lutte contre la corruption, qui était l'ambition déclarée par le gouvernement lorsqu'il a été élu", a souligné Diop.

Kibaki a misé sur une tolérance zéro pour la corruption comme sa promesse de campagne électorale avant son avènement au pouvoir.

L'Union européenne (UE), le deuxième plus grand donateur du pays, a également bien fait comprendre sa position sur la corruption. A la rencontre du 11 avril à Nairobi, Derek Fee, chef de la délégation de l'UE, a dit aux journalistes que le Kenya devait montrer son engagement à éradiquer la corruption avant que les donateurs ne puissent libérer les financements. L'engagement doit inclure la prise de mesures contre des autorités gouvernementales clés impliquées dans la corruption. Des noms d'anciens ministres du gouvernement proches de Kibaki ont figuré dans des scandales qui ont constitué une pomme de discorde entre le gouvernement et des envoyés étrangers dans un passé récent.

L'une de ces affaires, le soi-disant scandale Anglo-Leasing, qui a été déterré en avril dernier, impliquait une attribution irrégulière de soumissions et de paiements pour fabriquer des passeports infalsifiables par des terroristes ainsi que la construction d'un laboratoire de police scientifique pour le département des enquêtes criminelles. L'ancien ministre de la Sécurité nationale, Chris Murungaru, de même que Mwiraria, le ministre des Finances, auraient approuvé des paiements de 93 millions de dollars environ à Anglo-Leasing, une firme étrangère mystérieuse.

Les deux ministres se sont disculpés à travers des déclarations dans la presse. Mais leurs secrétaires généraux ont été suspendus et inculpés au tribunal en février.

Dans son discours du 11 avril, Kibaki a réitéré que des mesures législatives étaient en place pour traiter de la corruption. Il a cité la Loi contre la corruption et les crimes économiques de 2003, qui a créé la Commission anti-corruption du Kenya (KACC) mandatée pour enquêter sur des responsables impliqués dans la corruption.

L'institution, que des critiques ont qualifié d'impuissante, n'a pas le pouvoir d'engager des poursuites judiciaires. Mais le gouvernement note que la commission a déjà transmis plus de 47 affaires au bureau du procureur de la République pour une action en justice. Le gouvernement s'est également lancé dans des efforts visant à supprimer les obstacles empêchant la croissance économique. "Nous devons travailler à un environnement favorable pour promouvoir l'investissement du secteur privé. Ceci est en cours, mais c'est lent", a indiqué à IPS, Mukhisa Kituyi, ministre du Commerce.

Au nombre de ces obstacles, figure le crime, qui est un grand problème au Kenya. Selon des statistiques de la police, les chiffres sur la criminalité pour janvier et février cette année et la même période l'année dernière montrent une augmentation de 43,3 pour cent dans les cas de meurtre.

Le mois dernier, le général de division de la police, Mohammed Hussein Ali, a déclaré que ses forces ont récupéré 443 armes et 5.316 cartouches en 2004. A la fin de janvier de cette année, la police a confisqué 27 fusils illégaux et 218 cartouches, a-t-il ajouté.

A la fin de la rencontre des donateurs, le 12 avril, le gouvernement a dévoilé un plan d'action pour réduire la corruption en deux ans, à partir d'avril 2005.

"C'est un document du gouvernement, nous l'avons préparé nous-mêmes. La corruption est notre problème et nous allons la combattre. Ce qui différencie ce plan d'action, est qu'il est limité dans le temps en ce sens que chaque élément a un délai spécifique de temps. La plupart des activités se dérouleront cette année et l'année prochaine", a affirmé Mwiraria aux journalistes à une conférence de presse, le 12 avril.

Les donateurs estiment que le plan devrait être envoyé à tous les Kényans pour qu'ils s'approprient le processus de lutte contre la corruption.

"C'est un très bon point de départ et une base pour évaluer ce que le gouvernement fera pour s'attaquer à la corruption. Le gouvernement devrait prendre le plan d'action et le mettre à la disposition de chaque Kényan", a souligné Diop à la conférence de presse.

Il a déclaré que les donateurs ne s'engageront que lorsque le gouvernement aura mis en œuvre les réformes contenues dans le plan d'action, dont l'exécution sera examinée minutieusement. "Il y aura un système de suivi pour le plan d'action", a-t-il dit.

L'UE s'est également réjouie du plan. "Je crois que le plan d'action a fixé une bonne base pour l'avenir dans le domaine de la gouvernance. Nous en discuterons davantage avec le gouvernement au cours des semaines à venir", a indiqué Fee.

L'année dernière, l'UE a suspendu une aide budgétaire de 50 millions d'euros sur des allégations de corruption au sein du gouvernement, après que l'ambassadeur britannique Clay a tiré la sonnette d'alarme.