DROITS-CAMEROUN: Les communautés de pygmées peuvent-elles s'isoler encoredans les forêts?

YAOUNDE, 18 avr (IPS) – Aux alentours de Lomié, une localité située à environ 380 kilomètres au sud-est de Yaoundé, un ballet incessant de grumiers épouvante les nombreux campements des pygmées Baka. La zone est au cœur de la principale région d'exploitation forestière du Cameroun, un pays d'Afrique centrale.

Mais la richesse symbolisée par le bois ne fait qu'y passer. Sans liaison téléphonique avec l'extérieur et avec, pour seule route, une piste cahoteuse propice aux bourbiers, Lomié a des allures de bout du monde, où vivent à côté des Bantous majoritaires, quelque 40.000 indigènes éparpillés dans la forêt, et qui ne dépendent que d'elle pour leur survie. "La plupart des pygmées Baka vivent encore de chasse et de cueillette dans la forêt qui est leur foyer ancestral, leur épicentre de confiance, le seul lieu où leur existence prend racine, et auquel ils ont toujours eu droit", a déclaré à IPS, Clémentine Assiga Ndongo, membre du Centre pour l'environnement et le développement (CED), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé, la capitale camerounaise.

Les forêts du sud et de l'est du Cameroun sont, en effet, parsemées de terrains de chasse, l'activité principale des pygmées qui sont très mobiles. Aussi, est-il difficile de rencontrer des pygmées à certains moments de l'année. Conséquence : il est rare que les foyers des pygmées soient correctement enregistrés par les services administratifs. "Littéralement, ils ne figurent pas sur les cartes", souligne Ndongo.

Grâce à cet isolement géographique et social, les communautés forestières indigènes du Cameroun ont pu maintenir leur culture, depuis l'époque pré-coloniale jusqu'à présent, alors que le monde extérieur à la forêt subissait des changements radicaux.

"Cette marginalisation sociopolitique est le reflet de la forte discrimination à laquelle les Baka sont confrontés lorsqu'ils quittent la sécurité de leurs forêts et de leurs communautés où ils sont puissants et en relative sécurité, pour les charmes des villages voisins ou en bordure des routes, où ils risquent d'êtres trompés, ridiculisés ou traités avec injustice par les autorités locales et gouvernementales", explique à IPS, Séverin Cecil Abéga, anthropologue, enseignant à l'Université de Yaoundé I. "Raison pour laquelle de nombreux Baka, Bagyeli et Bakola", ajoute-t-il, "préfèrent rester dans leur communauté forestière et ne pas se mêler des 'affaires du village'." Mais, l'isolement des peuples autochtones des forêts signifie également que la plupart d'entre eux n'ont presque pas accès aux soins de santé modernes ou à l'éducation formelle, et qu'ils ne parlent ni ne lisent le français, la langue officielle dominante de toute la région de l'Afrique centrale qui abrite des pygmées.

Les pygmées acceptent difficilement d'inscrire leurs enfants à l'école en raison du mépris dont ils sont victimes de la part des Bantous. Néanmoins, quelques rares enfants pygmées vont à l'école, mais il n'existe pas de statistiques sur leur nombre.

Outre le Cameroun, on trouve des pygmées au Congo-Brazzaville, en Centrafrique, en République démocratique du Congo, au Gabon, au Rwanda, au Burundi et en Ouganda.

"Naguère encore, avant que le gouvernement camerounais et les ONG n'aient entrepris de les inscrire formellement, peu d'entre eux avaient une carte d'identité et presque aucun ne figurait dans les recensements officiels et les listes électorales", se souvient Calvin Oyono, un agent administratif en service à la sous-préfecture de Lomié.

"De ce fait, ils n'ont pas eu la possibilité de s'opposer aux puissants nouveaux venus qui essayent de violer leurs droits, et la forêt reste donc un refuge important pour eux", indique Oyono à IPS.

Selon les témoignages recueillis par IPS, les pygmées, d'habitude très ouverts à l'égard des étrangers, sont en permanence objet de persécution du fait de leur ignorance et de leur analphabétisme. Ils sont souvent aussi victimes de la part des gens qui entrent dans la forêt, pour chercher des informations sur la flore et la faune, ou pour extraire des ressources telles que le caoutchouc, le gibier, ou encore le bois qui est, après le pétrole, le second produit d'exportation du Cameroun. Le caoutchouc représente 10 pour cent du produit intérieur brut du pays, soit quelque 16,30 milliards de dollars en 2004, estime la Banque des Etats de l'Afrique centrale, dans sa 'Note de conjoncture 2004'.

"Les étrangers, qui arrivent chez les pygmées, cherchent généralement à extorquer les peaux de bêtes que nous avons, ou à prendre, sans débourser de l'argent, des écorces qui soignent certaines maladies", a expliqué à IPS, Emmanuel Missolo, un pygmée, animateur au CED, à Lomié.

Les pygmées ne se plaignent jamais auprès des autorités étant donné qu'ils ont peur des représailles des Bantous. Mais ils le font auprès des ONG ou, parfois publiquement, comme lors du "Libandi", le festival pygmée qu'organise, chaque décembre, le CED.

Pourtant, les mécanismes traditionnels s'avèrent incapables de protéger les peuples indigènes contre les pressions croissantes exercées maintenant sur les forêts qu'ils habitent depuis toujours.

"Avec l'adoption, en 1994, de la nouvelle loi forestière du Cameroun, les donateurs ont fait des investissements dans le réseau d'aires protégées pour soutenir les anciens parcs et établir de nouvelles 'régions planifiées' de conservation qui coïncident avec les territoires traditionnels des pygmées", déclare à IPS, Félix Sagne, économiste forestier au ministère des Forêts et de la Faune.

Les 'régions planifiées' de conservation sont Campo Ma'an, Boumba-Bek, Lobeké, toutes dans le sud du Cameroun.

Sagne ajoute : "Du fait que ces communautés ne figuraient pas sur les cartes lors de l'établissement des parcs, elles ont été privées de leurs droits sur la forêt comme de leur droit à l'isolement, par l'application des normes non discriminatoires pour la protection de la flore et de la faune en danger".

"Le constat actuel est que les pygmées sont aujourd'hui étrangers dans la forêt où ils étaient les premiers à exercer leurs activités", a dit à IPS, Judith Atangana, membre de 'Planet Suvey Cameroon', une ONG basée à Yaoundé. "Outre les mauvais traitements à eux infligés par les Bantous, ils ne reçoivent pas de redevance forestière comme les autres communautés".

Mais beaucoup de ces normes portent atteinte au mode de vie de ces peuples chasseurs et cueilleurs, bien que leurs droits aux ressources et à leur utilisation durable traditionnelle soient protégés par les dispositions légales nationales et internationales.

Toutefois, la 5ème Conférence sur les écosystèmes des forêts denses et humides d'Afrique centrale, à Yaoundé, en mai 2004, la 'Recommandation et le Plan d'action' nés de la Conférence mondiale contre le racisme de Durban en 2001, et le 5ème Congrès mondial sur les parcs et les aires protégées de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), appellent les Etats à réviser leurs législations et les politiques dont l'application a une incidence négative sur les populations autochtones. "Les projets actuels des conservationistes et des donateurs aggravent la situation des indigènes. En effet, ils concernent de vastes 'paysages' qui incluent toute la forêt camerounaise, de sorte que les communautés, qui ne sont déjà plus capables de s'isoler, subiront encore davantage de problèmes", estime Abéga. Les communautés pygmées menacées par les nouveaux parcs érigés depuis 1995 sont les Baka, Bagando Bakwele, Knombemebe, Vonvo, Zime, Dabjui, Bagyeli, Bakola, y compris les Mbendjele Yaka qui migrent généralement entre le nord du Congo-Brazzaville et le sud-est du Cameroun.