DEVELOPPEMENT-MALAWI: De mauvaises politiques, pas la sécheresse, font desmillions d'affamés

BLANTYRE, 15 avr (IPS) – A peu près deux millions de Malawites ont besoin d'aide alimentaire cette année, la sixième année de suite que les pénuries alimentaires touchent le pays, à cause d'une sécheresse prolongée affectant la plus grande partie de l'Afrique australe.

Mais des analystes dénoncent l'échec de la politique comme jouant un rôle majeur en transformant la faim en un fléau continuel pour des millions de pauvres au Malawi.

La pénurie alimentaire de cette année a réduit entre 1,3 million et 1,7 million de Malawites à l'aide alimentaire, selon des évaluations préliminaires conjointes des Récoltes et des vivres (CFSAM) du Programme alimentaire mondial (PAM) et de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

En Afrique australe, les évaluations des agences de l'ONU indiquent que le Malawi, le Lesotho, le Botswana et le Swaziland sont les plus durement touchés par des pénuries alimentaires.

La menace de pénurie alimentaire reste réelle dans le reste de la région, avec la Zambie, le Zimbabwe et l'Angola confrontés à des manques dans certaines régions à cause des ramifications des périodes sèches et des inondations.

A une réunion pour discuter des évaluations des vivres pour l'Afrique australe pour la saison agricole 2004/2005 à Johannesburg en juin dernier, l'Office régional inter-agences de l'ONU pour la coordination et le soutien a exclu un effort d'aide conjoint pour la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC), forte de 13 nations. Il a dit que la pénurie de cette saison ne se présentait pas comme une crise régionale, "et qu'il n'y aurait pas d'appel régional consolidé".

L'Office régional inter-agences de l'ONU pour la coordination et le soutien coordonne les évaluations de récoltes et de vivres, effectuées par les gouvernements et les agences d'aide dans la région.

Le rapport conjoint d'évaluation FAO/PAM 2004/2005 souligne que le Malawi, le Lesotho, le Swaziland et le Botswana importeraient 271.300 tonnes métriques de maïs.

Selon le rapport, les 134.000 tonnes métriques restants n'ont pas encore été promises. Mais tout porte à croire que le Mozambique, qui devrait avoir une récolte excédentaire, exporterait environ 70.000 tonnes métriques.

Dès novembre 2004, le PAM avait commencé des opérations d'aide d'urgence au Malawi, mais l'avenir de ces opérations est incertain puisque les réserves stratégiques de céréales du pays auraient diminué.

Selon le bilan comptable des vivres du pays – un condensé, qui détermine la disponibilité alimentaire au niveau national – 60.000 tonnes métriques destinées à l'aide et à la semence pour la saison agricole 2005/2006 ont été retirées des réserves, dont le PAM a distribué 27.000 tonnes métriques.

Selon la responsable du PAM, Antonella D'aprile, les efforts de distribution alimentaire de l'agence étaient basés sur des recommandations de la Commission d'évaluation de la vulnérabilité du Malawi (MVAC) comprenant le gouvernement et les agences d'aide.

D'aprile estime que le PAM devrait réajuster ses opérations de distribution de vivres d'avril à juin en se basant sur des chiffres du déficit qui devraient être publiés par la commission conjointe d'évaluation. Des statistiques gouvernementales indiquent que le Malawi n'a pas, une fois encore, réussi à satisfaire ses besoins nationaux en vivres, de 2,2 millions de tonnes de maïs, l'aliment de base.

Les chiffres indiquent que pour la saison agricole 2004/2005, le pays espère récolter 1,3 million de tonnes, un déficit plus élevé que les 10 pour cent initiaux estimés par des agences d'aide.

C'est la sixième année que le Malawi enregistre des déficits dans la production agricole, selon les estimations de la MVAC. La dernière fois que le pays a pu atteindre des niveaux suffisants de production pour le maïs, c'était en 1998 et en 1999. Puisque les mécanismes de précipitations ne sont guère fiables dans la région, des analystes regardent au-delà du mauvais temps, et attirent l'attention sur la mauvaise exécution des politiques gouvernementales comme la principale cause des baisses de la production alimentaire durant les cinq dernières années.

"Les crises alimentaires pour un pays comme le Malawi ont maintenant pour cause un facteur qui va au-delà de la sécheresse. Des facteurs connus contribuent à la famine beaucoup plus qu'on ne peut l'imputer à la sécheresse", a déclaré à IPS, Paul Kwengwere, chargé de développement de programme pour une organisation internationale d'aide, ActionAid.

Dans le budget 2004/2005, le gouvernement a mis de côté environ 24 millions de dollars pour un projet de subvention d'engrais dans l'espoir de renforcer la sécurité alimentaire.

La subvention était destinée à profiter à deux millions de ménages pauvres, mais sa mise en œuvre a été affectée par des retards qui ont conduit au fait que les agriculteurs ciblés – produisant le minimum vital – reçoivent les engrais très tard ou pas du tout.

"L'une des raisons de la famine cette année est la lenteur du gouvernement dans la subvention des engrais, et probablement le mauvais ciblage.

J'espère qu'on en tirera très vite des leçons parce que le début de la prochaine saison agricole approche", a indiqué Kwengwere. John Kapito, directeur exécutif de l'Association des consommateurs du Malawi, un organisme de défense des droits des consommateurs basé à Blantyre, est de cet avis.

"Le ciblage était mauvais; les vieux et les gens très pauvres qui recevaient l'engrais étaient soit trop faibles pour l'appliquer soit finissaient par les vendre pour avoir rapidement de l'argent afin d'acheter de la nourriture", a-t-il affirmé.

Le gouvernement, qui déclare avoir décidé de revoir les subventions sur la base d'un test, admet que le retard dans la distribution des engrais a produit de mauvais résultats.

"L'efficacité de la subvention de l'année dernière a été compromise parce que nous avons commencé tard", a reconnu le ministre des Finances, Goodall Gondwe.

Il a attribué le retard au déplacement de la session budgétaire du parlement de juillet à septembre 2004 à cause des élections générales du pays en mai. L'année fiscale du Malawi avait traditionnellement commencé le 1er juillet.

Le Malawi a supprimé progressivement les subventions en 1996, sur le conseil du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.

Les institutions de Bretton Woods étaient derrière la suppression graduelle des subventions dans un certain nombre de pays subsahariens entre les années 1980 et 1990 parce qu'ils les jugeaient peu rentables et, par conséquent, destructifs pour les économies éprouvées de la région.

"Nous allons continuer avec une autre subvention cette année. Nous trouverons une autre formule pour surmonter les problèmes de l'année dernière", a déclaré Gondwe, sans donner de chiffres.

Pour des analystes économiques, le besoin d'importer des vivres pourrait plonger l'économie dans des problèmes plus graves s'ils ne sont pas traités avec prudence.

Sean O'Neal de 'First Merchant Bank' dit que les importations immédiates de vivres pourraient augmenter les dépenses extrabudgétaires, ce qui va probablement dissuader les donateurs internationaux de reprendre l'aide. Les bailleurs, avec en tête le FMI, ont promis de reprendre l'aide à condition que le gouvernement suive à la trace la mise en œuvre de son budget. Le FMI a suspendu des prêts au Malawi en 2004, citant la corruption et le dépassement des dépenses pendant la période pré-électorale.

"Le gouvernement se retrouve maintenant dans un dilemme. L'incapacité à prendre une action décisive sur la crise alimentaire aurait de graves conséquences", a indiqué O'Neal. "Ils (donateurs) veulent s'assurer de la manière dont le gouvernement gérera la situation puisqu'il a une mauvaise réputation en matière de gestion des vivres".

En dehors de la question délicate des donateurs, le Malawi ne dispose pas d'assez de réserves de devises étrangères pour importer des vivres. La Banque fédérale du Malawi indique que les réserves du pays sont descendues à leur plus bas niveau à 1,8 mois de provision d'importations, soit 119,8 millions de dollars.

Le Malawi a besoin de jusqu'à trois mois de provision d'importations pour régler les factures de ses besoins en importations.

A cause de la baisse des réserves de devises étrangères, la monnaie locale, le kwacha, a perdu sa stabilité de 18 mois face au dollar et à d'autres grandes monnaies d'échanges comme la Livre britannique, l'Euro et le Rand.

Avec l'inflation s'élevant déjà à 14 pour cent, la tendance des vivres à la baisse, des commentateurs économiques prédisent que la dépréciation du kwacha aura pour effet l'importation d'une inflation plus élevée au Malawi.

Les vivres représentent le plus gros, à 58 pour cent, dans l'Indice des prix au consommateur (CPI) – le panier des prix utilisés pour calculer l'inflation.

"Supérieure à ce qu'on attendait, l'inflation alimentaire et, à une moindre échelle, la pression inflationniste croissante sur les produits non alimentaires a entraîné une inflation globale plus élevée", a déclaré le 'Standard Bank Group' basé à Johannesburg, dans un rapport de marché mensuel pour le Malawi, publié la semaine dernière.

Le ministre des Finances Gondwe a dit à IPS que le gouvernement négociait toujours pour les prix du maïs qu'il doit importer, et ne serait en mesure de payer cela que lorsque le budget 2005/2006 sera approuvé au parlement en juin ou juillet.

"Actuellement, la distribution alimentaire aux régions les plus touchées continue avec le financement de l'Union européenne. Nous attendons les estimations définitives sur le déficit que nous appliquerons pour voir le montant qui sera nécessaire dans le budget pour importer des vivres", a souligné Gondwe.

Dans un rapport sur la situation, la MVAC a affirmé qu'en fin-décembre, le gouvernement, avec l'assistance des donateurs, avait réussi à réapprovisionner les réserves stratégiques de céréales de 58.000 tonnes métriques sur les 60.000 tonnes métriques de maïs requises.

Ceci comprenait 32.000 tonnes métriques du gouvernement et 28.000 tonnes métriques apportées par l'Union européenne.

"Toutefois, l'acquisition de 70.000 tonnes métriques par le gouvernement, destinées à la vente au grand public, a commencé tard (autour d'octobre 2004), et par conséquent, seules quelque 22.000 tonnes métriques avaient été livrées à la fin de décembre", a indiqué la commission conjointe d'évaluation.