POLITIQUE-KENYA: Une paix fragile dans le désert

ISIOLO, Kenya, 12 avr (IPS) – Des affrontements ethniques, qu'on attribue à la compétition pour l'eau et le pâturage de plus en plus rares, sont en train de ravager le nord du Kenya, au moment où la sécheresse et la famine s'intensifient dans cette région négligée.

Depuis le début de l'année, plus de 100 personnes ont été tuées dans un regain de violence perpétrée sous le couvert d'animosités ethniques couvant depuis longtemps, et alimentées par les innombrables conflits qui entourent le nord du Kenya.

L'Armée de résistance du Seigneur dans le nord de l'Ouganda, des milices dans le Sud-Soudan, les guérillas du Front de libération Oromo dans le sud de l'Ethiopie et les seigneurs de la guerre somaliens qui considèrent les déserts de l'Afrique orientale comme leurs fiefs personnels, assurent une fourniture constante d'armes aux tribus en conflit.

L'organisation caritative, Oxfam, déclare que le nord du Kenya est 'inondé' d'armes.

Dans le district de Mandera, qui est proche de la Somalie, les clans Garre et Murule se battent, et dans les altercations les plus récentes, 23 villageois Garre la plupart des femmes et des enfants – ont été massacrés dans une pluie de feux de fusil AK-47 alors qu'ils dormaient dans leurs huttes.

Des affrontements similaires entre différents groupes ethniques ont fait un grand nombre de morts dans les régions de Marsabit et de Turkana, au Kenya.

Des organisations non gouvernementales et des organisations d'aide estiment que des milliers de nomades, avec quelque 250.000 têtes de bétail et des dizaines de milliers de moutons, chèvres et chameaux, ont entrepris cette année l'une des plus grandes migrations ces derniers temps en Afrique de l'est, pour échapper à la violence, à la soif et la famine dans le nord du Kenya, le sud de l'Ethiopie et de la Somalie.

Le district d'Isiolo, aux abords du vaste désert de Kaisut au Kenya, est leur destination, où des nomades des groupes ethniques Borana, Somali, Turkana, Samburu et Meru partagent un pâturage et de l'eau limités.

Ils ont des cultures divergentes, mais sont unis dans la foi, la majorité écrasante étant des musulmans.

Pour toutes ces personnes, leurs animaux constituent leur plus grande – et unique – richesse.

Donc lorsqu'ils voient leurs bêtes chéries commencer par mourir, la violence commence à ce moment-là; ils veulent mourir – et tuer – pour protéger leurs objets de valeur", a déclaré Wario Dabaso, un membre de la Commission paix et réconciliation d'Isiolo, qui tente de maintenir l'harmonie entre les différents réfugiés.

"Je suis venu ici parce que chez moi à Mandera, les puits sont secs. Même nos chameaux meurent et les gens se battent", a indiqué Abdiker Mohammed, un nomade somalien, au milieu d'un marché de bétail poussiéreux et bourdonnant de mouches, à Mashobora, non loin d'Isiolo.

Selon Mohammed, il a fallu – à ses animaux et à lui – plus de deux mois pour achever le voyage de Mandera à Isiolo, de 550 kilomètres, à des températures qui atteignent fréquemment 45 degrés centigrades. En chemin, il a rencontré des nomades laborieux d'autres groupes ethniques.

"Nous avons tous travaillé ensemble pour creuser des trous de sonde dans le désert : Somali, Samburu, Borana; ensemble. C'était la première fois que je travaillais de cette façon, avec des gens qui ne pouvaient pas parler ma langue. Nous avons été obligés de coopérer, pour pouvoir survivre. Mais malgré cela, plusieurs de nos animaux sont morts", a marmonné Mohammed, avec regret.

Non loin de là, un vieux berger Borana surveillait un troupeau de bétail blanc, à petite corne. Abdul Ghafur a raconté comment il a voyagé à travers le désert de Dida Galgal, un paysage lunaire de roches volcaniques noires et de cratères colossaux sortant des sables rouges.

"J'ai quitté mon village il y a trois mois. C'est dans (l'escarpement) de Méga – dans le sud de l'Ethiopie. Il n'y avait pas d'eau, et c'était chaud comme le soleil lui-même. Les dangers sont nombreux dans ce désert, mais j'ai simplement prié Waa (Dieu) de me garder sain et sauf.

"Dans le sud de l'Ethiopie, il n'y a pas de marché. Et les gens sont très pauvres; ils ne peuvent pas acheter du bétail. De même, les soldats gouvernementaux, ils nous créent toujours des ennuis. Chaque fois qu'ils veulent de la viande, ils tirent simplement sur nos bêtes", a déclaré Ghafur.

Bien qu'ils s'attaquent les uns les autres dans d'autres parties du Kenya, les différents groupes ethniques installés à Isiolo vivent dans une harmonie relative.

"Personne ne se bat parce que nous voulons simplement vendre des animaux.

Et vous ne pouvez pas gagner de l'argent lorsque les gens se bagarrent.

"Donc, ici, il y a des argumentations et des marchandages bon enfant, et de petites luttes sur celui qui a les meilleurs animaux. Mais il n'y a pas de grand combat comme avec des fusils et des couteaux", a souligné Abdi Halake, un intermédiaire sur le marché d'animaux.

Saafo Roba, le coordonnateur de Waso Trust, une organisation non gouvernementale (ONG) à Isiolo qui fait la promotion des droits des populations indigènes à la terre, croit que la plupart des affrontements ethniques dans le nord du Kenya sont "politiquement provoqués. Nous avions les mêmes problèmes ici, mais maintenant les gens refusent d'être bernés par les politiciens", a-t-il affirmé.

"Les gens ont une bonne mémoire et ils ressentent encore de l'amertume sur la manière dont les politiciens mobilisaient les différents clans ici pour s'entretuer (en 2000 et 2002). Ce qui se serait passé, c'est qu'un politicien fournirait à certains groupes du pâturage et de l'eau comme récompense pour avoir attaqué ses rivaux. Et les nouveaux arrivants ici me disent que c'est la même chose qui se passe ailleurs à l'heure actuelle", a-t-il expliqué.

Mais Roba a qualifié de "très préoccupants" les cas des communautés attaquant les villages des uns des autres pour voler du bétail.

Dabaso a souligné que "la culture et le prestige" étaient les motivations profondes des raids sur le bétail.

"Certains (des groupes ethniques) considèrent comme essentiel le fait que leurs jeunes hommes participent à de tels événements pour prouver leur virilité. "Dans certains de ces raids, des gens sont tués – parce que maintenant, les jeunes gens ont des fusils. Auparavant, ils combattaient corps à corps, ou avec des couteaux et des lances, et il y avait quelques morts seulement.

Mais maintenant, plusieurs meurent. Vous pouvez imaginer les dégâts qu'un fusil automatique à tir rapide fait, contrairement à un simple coup d'une lance", a expliqué Dabaso.

Il craignait que la paix "fragile" à Isiolo en ce moment ne finisse en une soudaine vague de violence, si des accords sur les droits aux ressources limitées n'étaient pas conservés.

"Nous avons des gens qui arrivent ici tout le temps, par centaines, et ils commencent par entrer en compétition avec d'autres qui étaient ici depuis longtemps pour un tout petit peu d'eau et de pâturage. Alors, vous pouvez voir comment le sang peut couler facilement", a déclaré Dabaso. "Nous sommes très occupés ici en essayant de maintenir la paix entre les différentes tribus, notamment en ce moment où certains trous de sonde sont en train de sécher. Je dirais que l'eau bout à l'heure actuelle, mais ne déborde pas encore".

Mais, comme un vent sec soufflait sur le marché de bétail, Halake a proclamé que la paix prévaudrait à Isiolo. Il soutient que les différents groupes ethniques réunis ici ne pouvaient plus se permettre de "se nourrir" de rivalités ethniques, qu'il a cataloguées comme des "choses qui appartiennent au passé".

"Oui, nous sommes des gens très différents ici, et nous luttons depuis plusieurs années maintenant. Certains groupes n'aiment pas d'autres groupes, et d'autres encore haïssent d'autres", a-t-il admis. "Mais je pense que si nous voulons tous survivre, nous allons devoir nous mettre ensemble. C'est la seule issue qui nous reste. Autrement, nous serons tous détruits".