DROITS-SIERRA LEONE: Tolérance zéro pour des soldats de l'ONU impliqués dans l'abus sexuel

FREETOWN, 8 avr (IPS) – La Mission des Nations Unions en Sierra Leone est peut-être en train de se préparer pour le retrait final de sa force de maintien de paix d'ici à la fin de l'année, mais semble-t-il, la mission veut laisser derrière elle un casier judiciaire vierge, par rapport à l'exploitation et l'abus sexuels.

"La mission s'est lancée dans une sensibilisation massive des soldats de la paix dans le domaine de l'abus sexuel", déclare Ansumana Konneh, un responsable du département des affaires civiles de la Mission des Nations Unies en Sierra Leone (MINUSIL).

"Le département des affaires civiles encourage des relations harmonieuses entre les soldats de la paix et les gens du coin, mais insiste également sur des mesures punitives pour ces soldats de la paix qui pourraient violer la politique de tolérance zéro de l'ONU concernant l'exploitation et l'abus sexuels", affirme-t-il.

La mission organise des ateliers qui mettent en présence des soldats de la paix et leurs hôtes civils, et traite de questions comme le VIH/SIDA, la réconciliation post-conflit et la violence de genre.

Il y a deux semaines, la secrétaire générale adjointe de l'ONU Louise Frechette s'est rendue dans la capitale de la Sierra Leone, Freetown, pour réitérer la position ferme de l'ONU sur l'exploitation et l'abus sexuels..

Pendant son séjour, elle a eu des discussions avec les chefs militaires et civils de la mission et a délivré un message fort.

"L'abus sexuel n'est pas permis au sein de la Mission des Nations Unies en Sierra Leone", a-t-elle déclaré. "Des mécanismes ont été mis en place pour empêcher des actes d'abus sexuel à l'intérieur de la mission".

Des responsables de la mission soulignent qu'une formation spéciale est organisée sur la tolérance zéro de l'abus sexuel aussi bien pour le personnel militaire que civil avant qu'ils n'intègrent la mission. Ils parlent également "d'une capacité d'investigation accrue" pour des questions liées à l'abus sexuel. Toutefois, ces mesures, quoique bien en place, pourraient être en train de venir un peu trop tard.

La mission de l'ONU achèvera le retrait de ses troupes d'ici à la fin de cette année. Il y a eu néanmoins de nombreux cas d'exploitation et d'abus sexuels pendant les quatre ans que les soldats de la paix ont passés en Sierra Leone. Au plus fort de son déploiement en 2001, la MINUSIL comptait 17.500 soldats, alors la plus grande mission de maintien de paix au monde.

Ses soldats venaient du Nigeria, du Kenya, de Zambie, du Ghana, de Guinée, de l'Inde, du Pakistan, du Bangladesh et du Népal. Confrontée alors à un groupe rebelle hostile, le Front révolutionnaire uni (RUF), une guérilla armée qui s'est rendue tristement célèbre en amputant des membres des femmes et des bébés, la force onusienne est généralement créditée d'avoir enregistré un succès énorme en mettant fin à la guerre civile sierra léonaise, longue de dix ans. Mais ce n'est que la partie rose de tout cela.

Les soldats de maintien de la paix de l'ONU en Sierra Leone avaient eu, pendant des années, une mauvaise image en termes d'exploitation et d'abus sexuels. Les plages magnifiques de Freetown avaient été transformées en lieu d'exploitation sexuelle par des soldats de maintien de la paix. Des filles, parfois, de pas plus de 14 ans, pouvaient être aperçues en compagnie de soldats de la paix sollicitant des faveurs sexuelles en échange d'argent.

Margaret Bendu, 19 ans, une prostituée professionnelle sur la plage de Lumley, à l'ouest de Freetown, avait été une cliente régulière des soldats de la paix à leur plage favorite. "J'ai rencontré des (soldats de la paix) bangladais, kényans et nigérians. Avant cela, ils étaient mes principaux clients et c'était purement le sexe contre de l'argent", affirme-t-elle.

Son amie, Marian, a un enfant âgé de trois ans pour un soldat de la paix kényan qui avait quitté la mission et est retourné chez lui. Elle est au chômage et ne sait même pas comment entrer en contact avec son soupirant ex-soldat de la paix. Elle a raconté à IPS : "Lorsque je l'ai rencontré (le Kényan), il était aimable et très généreux. Il m'a assuré de son soutien pour notre bébé même s'il quittait la MINUSIL. Mais maintenant, sans aucun contact et dans ma situation actuelle, je me sens très blessée".

Ce ne sont pas des cas isolés. Des tas d'enfants ont été engendrés par des soldats de la paix de l'ONU, dont la plupart ont fini leurs missions et sont rentrés. "Tout ceci équivaut à l'exploitation sexuelle", déplore l'activiste des droits Charles Mambu de la coalition des organisations de la société civile à Freetown.

"La politique de la tolérance zéro de l'ONU pour ses soldats de la paix est une initiative bienvenue. Certains de ces soldats de la paix sont irresponsables dans leur conduite, nous laissant à charge des bébés non désirés et une hausse en matière de VIH/SIDA", ajoute Mambu.

Appauvries par des années d'un conflit civil meurtrier, des filles et des femmes sierra léonaises sont une cible facile pour l'exploitation et l'abus sexuels. Plusieurs ont perdu leurs maris, parents et propriété et étaient ainsi contraintes de se lancer dans la prostitution. D'autres sont simplement attirées par l'argent et les cadeaux.

Maada Kamara, du Secrétariat national de lutte contre le VIH/SIDA, dirigé par l'Etat, a dit à IPS qu'ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour combattre la propagation du VIH/SIDA. "Nous ciblons non seulement la population civile, mais également des soldats de la paix étrangers. Notre campagne est nationale et je pense que les mesures mises en place par la MINUSIL complèteront notre travail. Je crois que la tolérance zéro est la réponse", explique Kamara.

Contrairement à d'autres pays dans la sous-région, la Sierra Leone n'a pas un taux alarmant d'infection de VIH/SIDA. Il est officiellement estimé à moins de trois pour cent de la population sexuellement active. Mais on craint que d'ici le départ définitif des soldats de la paix, les chiffres ne connaissent une hausse.

L'histoire des soldats étrangers de maintien de la paix et l'exploitation sexuelle en Sierra Leone n'a pas commencé avec la mission de l'ONU. Son prédécesseur l'ECOMOG, la branche militaire de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO), forte de 15 pays membres, qui était dirigé par le Nigeria, était encore plus réputé pour pareille mauvaise conduite. Les centaines d'enfants laissés derrière par des soldats de la paix de l'ECOMOG sont désignés sous le nom de "bébés ECOMOG".

Certains des soldats nigérians de l'ECOMOG, en quittant la Sierra Leone, avaient amené avec eux des femmes et des filles avec qui ils avaient une liaison. Mary Josiah a raconté à IPS que son copain de l'ECOMOG appelé Isaju, l'avait amenée à Lagos, au Nigeria, en 2000 et l'avait abandonnée par la suite. "C'était une expérience pénible pour moi à Lagos. Lorsque nous sommes allés à Lagos, j'ai découvert qu'il avait une femme et trois enfants. Il ne pouvait pas me loger et j'ai été obligée de me lancer dans la prostitution", a révélé Josiah.

La fin de la guerre civile en Sierra Leone a été officiellement déclarée en janvier 2002 par le président du pays, Ahmad Tejan Kabbah, après onze ans de tueries, de mutilations et de destructions.

Et, avec le pays qui se réconcilie avec son passé brutal, de même que sa situation économique actuelle, la position ferme adoptée par la mission de maintien de la paix de l'ONU sur l'exploitation et l'abus sexuels, pourrait aider à éradiquer une menace sociale qui aurait pu dégénérer en un désastre national lorsque les soldats de maintien de la paix se retireront.