HARARE, 14 mars (IPS) – Thomas est penché sur un moteur de voiture, la démembrant activement, ses mains couvertes de crasse. Il semble si expert qu'un observateur non-averti pourrait le confondre avec un mécanicien expérimenté. Mais, rien ne pouvait être plus loin de la vérité.
Agé maintenant de 21 ans, Thomas travaille comme apprenti mécanicien depuis six mois seulement. Auparavant, il avait fait partie, pendant deux ans et demi, d'une légion d'enfants vivant et travaillant dans les rues des centres urbains du Zimbabwe.
La situation de Thomas a pris une tournure dramatique lorsque son père est décédé et que sa grand-mère les a forcés, sa mère et lui, à quitter le domicile du défunt. "Ma mère ne travaillait pas et ne pouvait pas s'occuper de moi", déclare-t-il. En conséquence, Thomas a abandonné les études secondaires et a fini dans les rues.
Il a qualifié la vie dans les rues de "dure", entre autres à cause du traitement rude qu'infligerait la police aux enfants de la rue : "Parfois, ils lâchaient leurs chiens contre nous ou nous battaient, et si un crime était commis dans les rues, nous étions toujours les premiers suspects".
Un policier qui a parlé à IPS sous le couvert de l'anonymat, a dit qu'il était difficile de commenter sur ces accusations sans plus d'informations précises.
"Mais", a-t-il ajouté, "ces enfants ne sont pas supposés être dans les rues, et nous les ramassons de temps en temps. Certains d'entre eux se livrent également au crime".
De simples citoyens étaient également très hostiles, affirme Thomas. Même s'il admet que certains enfants de la rue aggravaient leurs cas en se comportant mal, il soutient qu'ils ne sont pas des délinquants.
"Maintenant que je suis employé", dit Thomas en lâchant un petit rire, "même les filles qui ne m'adresseraient pas la parole sont maintenant aimables".
Thomas reconnaît à 'Streets Ahead', un centre d'accueil pour enfants vivant et travaillant dans les rues, le mérite d'avoir remis sa vie sur la bonne voie. Basée dans la capitale – Harare – cette organisation est l'un des nombreux groupes non gouvernementaux qui essaient de fournir de l'aide au nombre croissant d'enfants de la rue dans le pays.
Une évaluation faite par le Conseil national du Zimbabwe pour le bien-être des enfants en décembre 2003 et en janvier 2004 a estimé que quelque 5.000 enfants vivaient et travaillaient dans les rues d'Harare et à proximité de Chitungwiza, seules.
Le rapport a cité l'économie zimbabwéenne en déclin comme la principale raison pour laquelle les enfants se retrouvaient dans les rues, en train de vivoter. Cinq années de troubles politiques, de mauvaise gestion économique et d'un programme de redistribution de terres controversé sont au nombre des facteurs qui ont conduit au chômage élevé et à l'inflation en flèche au Zimbabwe.
La pandémie du SIDA en ajoute également au nombre d'enfants de la rue, puisqu'elle crée une génération d'orphelins qui se retrouvent souvent sans aucun endroit où aller, 'le Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA estime la prévalence du VIH au Zimbabwe à environ 25 pour cent)..
Un rapport du Fonds des Nations Unies pour l'enfance, 'L'Etat des enfants du monde en 2005', estime qu'en 2003, le nombre d'enfants orphelins au Zimbabwe avaient atteint 980.000.
'Streets Ahead' invite les enfants fugueurs et les orphelins à y faire un saut pendant la journée, à prendre un bain, à prendre un repas et à s'adonner à des activités comme l'art, le théâtre ou la fabrication de panier. A la fin de la journée, les enfants retournent dans les rues.
La directrice de l'organisation, Patience Musanhu, souligne qu'un groupe de travailleurs sociaux de 'Streets Ahead' va également dans les rues pendant la journée et la nuit pour inviter les enfants à venir au centre – et pour s'enquérir de leur bien-être.
L'une des priorités de l'organisation est de réunir les enfants et leurs familles. Mais, aussi désirable que puisse être cet objectif, le chemin pour y parvenir est parsemé de difficultés.
Musanhu ajoute qu'un manque de fonds empêche son groupe de visiter et de conseiller les familles d'enfants fugueurs avant de les ramener dans ces foyers – et de vérifier si les familles sont là où les enfants les avaient laissées. Ceci a conduit à des situations où l'équipe de travailleurs sociaux a amené un enfant à une adresse, simplement pour découvrir que leurs parents ne vivaient plus là – et que personne ne sait où ils ont emménagé.
Dans d'autres cas, les parents sont, pour une raison ou une autre, réticents à reprendre chez eux un enfant de la rue. La situation de Lovemore est un exemple typique.
'Streets Ahead' a essayé de ramener le garçon à son oncle à Chinhoyi, à environ 120 kilomètres au nord d'Harare, mais l'homme a refusé de s'en occuper, qualifiant le garçon de voleur. Au lieu que Lovemore ait un lit et un abri où dormir ce jour, il l'a fait à nouveau devant les entrées des magasins et des abribus qui servent de chambres à coucher pour la plupart des enfants de la rue.
Bien que son père soit en vie, Lovemore dit qu'il n'ira pas chez l'homme – ni chez sa belle-mère : une autre raison pour vivre à la dure.
Musanhu dit que certaines familles rejettent également les enfants simplement parce qu'elles n'ont pas les moyens de nourrir une bouche supplémentaire. Elle cite le cas d'une grand-mère qui ne pouvait pas recevoir son petit-fils parce qu'elle avait déjà dix autres enfants orphelins à charge : "Elle a dit qu'elle n'avait rien à lui donner et nous a demandés de le ramener à Harare".
Ensuite, il y a les cas des enfants qui – après avoir retrouvé leurs familles – retournent à la vie dans les rues. Certains trouvent la routine et la discipline de la vie à la maison oppressives après la liberté relative de la vie dans les rues – même si cette liberté peut arriver au prix de leur vie et de leur sécurité. D'autres quittent la maison une deuxième fois à la recherche de l'argent : dans les rues, ils peuvent gagner quelques dollars en mendiant, ou en lavant et en gardant des voitures.
En dépit de ces obstacles, 'Streets Ahead' a aidé plus de cinquante enfants à retrouver leurs familles depuis août – aussi bien dans la capitale que dans des contrées plus lointaines.
"Les problèmes d'enfants vivant dans la rue sont une question nationale, donc notre programme de réunification est au niveau national. Nous constituons également un réseau avec des organisations traitant d'enfants de la rue dans d'autres villes", affirme Musanhu.
'Streets Ahead' est loué par nombre de gens, parmi lesquels Tranos Masengwe – un haut responsable de projets à la Commission d'Harare sur les enfants vivant/ou travaillant dans les rues, qui qualifie leurs efforts de "positifs et d'appréciables".
Il pense néanmoins que l'idée d'un centre d'accueil est aléatoire.
"Je crois que la réhabilitation des enfants devrait commencer une fois qu'ils ont une maison, autrement, ils finissent par ne pas avoir envie d'aller nulle part sachant qu'ils ont quelque part où aller pendant la journée où on s'occupe d'eux", a noté Masengwe.
Pour Musanhu, amener les enfants à fréquenter le centre donne à 'Streets Ahead' des occasions de les conseiller, et de les préparer pour un retour à la vie familiale. Elle indique que les visites au centre procurent également aux conseillers un moyen d'évaluer jusqu'où un enfant veut être réuni à sa famille : "Si un enfant vient régulièrement, c'est un signe qu'il ou elle est prêt(e) à se retrouver dans une situation familiale".
Les enfants qui ne reçoivent pas d'aide de 'Streets Ahead' – ou d'organisations similaires – peuvent finir dans des institutions gouvernementales.
Musanhu déclare que le ministère du Bien-être social, bien qu'à court de ressources, joue son rôle en confiant certains enfants à l'assistance publique. "Ils viennent également en aide lorsque les enfants tombent malades dans les rues", ajoute-t-elle.

