DROITS-BURUNDI: Quatre casques bleus éthiopiens accusés de prostitutiond'enfants

BUJUMBURA, 15 mars (IPS) – Une organisation de défense des droits de l'enfance au Burundi a porté plainte contre quatre soldats éthiopiens des Nations Unies, impliqués dans un réseau de prostitution infantile à Gitega, dans le centre du Burundi.

Aussitôt la plainte de la Ligue burundaise pour la protection de l'enfance et de la jeunesse (Libejeun) déposée le 11 mars devant la justice burundaise, l'Opération des Nations Unies au Burundi (ONUB) a annoncé des enquêtes parmi son personnel qui comprend plus de 5.000 casques bleus.

"Ce réseau de prostitution infantile s'organisait dans un logement situé à proximité d'un campement des casques bleus basés à moins de deux kilomètres à l'ouest de la ville de Gitega. Souvent, les rendez-vous entre les mineures et les soldats onusiens se faisaient dans un champ de trypsacum, non loin du camp", déclare à IPS une source bien informée sous couvert de l'anonymat. (Le trypsacum est une plante destinée à l'alimentation des vaches).

La police burundaise n'a pas tardé à mettre la main sur quatre jeunes filles de moins de 17 ans qui sont dans un réseau de mineures exploitées sexuellement.

"Nous avons pris leurs déclarations avant de les relâcher", indique à IPS, Innocent Izompora, commandant de la Police de sécurité publique à Gitega. "La loi ne nous permet pas de garder des mineures dans notre prison", ajoute-t-il.

La police a interpellé deux responsables burundais de ce réseau, Médiatrice Nizigiyimana et Emmanuel Nizigiyimana qui ne nient pas les accusations. Ils affirment que "même si ces filles ont couché avec des soldats onusiens, elles étaient déjà des putes malgré leur âge".

Le dossier de l'exploitation sexuelle des mineurs par des soldats onusiens au Burundi n'est plus un secret. L'ONUB, elle-même, commence timidement à en parler officiellement. "On a pris l'affaire au sérieux, l'enquête va se faire et des mesures qui s'imposent seront prises à la fin. Mais, il faut attendre que les faits reprochés à l'accusé ou aux accusés soient avérés", explique à IPS, le porte-parole de l'ONUB, Touré Penangnini.

De son coté, le porte-parole militaire de l'ONUB, Amadou Diop, ne nie pas les faits. "On tient compte de cette allégation et les enquêtes sont en cours. Une fois que les enquêtes aboutiront, on vous ferra parvenir les conclusions", dit-il à IPS, ajoutant : "Les conclusions sont toujours mises à la disposition de l'autorité compétente qui est seule compétente pour dire à ce niveau ce qui va être fait".

Toutefois, la police burundaise n'a pas le droit d'enquêter sur les casques bleus de l'ONU. L'avocat Jean Nsengiyumva n'approuve pas cette restriction de la compétence de la police locale. "Le Burundi peut retirer les privilèges de maintien de séjour aux agents des forces onusiennes auxquelles sont reprochées de graves infractions comme les abus sur les mineures", estime-t-il. Penangnini déclare que "l'immunité ne veut pas dire impunité. La politique de l'ONU, en rapport avec des abus sexuels, c'est la tolérance zéro.

L'affaire est grave car elle concerne des mineures".

Le président de 'Libejeun', l'avocat Déo Ndikumana, dénonce "l'impunité absolue" car, selon lui, l'ONU n'a pas de cachot pour punir d'éventuels coupables. Elle ne recourt qu'à des sanctions disciplinaires qui se résument à l'expulsion. Des sources proches de l'ONUB indiquent à IPS que l'institution aurait l'intention d'étouffer l'affaire. Mais Diop affirme qu'il "n'est pas dit que nous cherchons à occulter quoi que ce soit, le niveau de tolérance de l'ONU est zéro. Avant de statuer sur un cas donné, il faut des preuves".

Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a confirmé récemment cette tolérance zéro après les nombreux cas de prostitution révélés en janvier et février en République démocratique du Congo dans lesquels seraient impliqués encore des casques bleus de la Mission d'observation des Nations au Congo (MONUC). Si la police burundaise détient encore Emmanuel Nizigiyimana, l'un des chefs locaux du réseau de prostitution enfantine, elle n'a pas le droit d'aller mener des investigations auprès du contingent éthiopien dans le centre du pays.

Les noms des quatre soldats onusiens présumés coupables sont bien connus de la police, mais elle dit qu'elle n'a pas compétence pour aller au bout de l'enquête parce que les agents de l'ONUB jouissent de l'immunité. Les journalistes ne peuvent non plus se rapprocher d'eux pour les interroger.

"Il ne faut pas qu'ils pensent qu'ils sont au-dessus de la loi", souligne à IPS, Mireille Niyonzima, représentante de l'Association burundaise de la défense des droits des femmes. "C'est étonnant que l'ONUB ne soit pas encore en mesure d'établir les responsabilités alors que les noms de ces soldats impliqués sont connus", déclare Ndikumana, avocat et président de Libejeun qui a porté plainte au parquet général de Gitega pour exiger des enquêtes sérieuses.

Christine Ntahe, une mère d'un certain âge vivant à Bujumbura, la capitale burundaise, déclare à IPS : "Ce sont des individus qui ont commis des fautes. L'ONUB devrait aider à punir ses agents".

Des sources proches de la police révèlent que ces casques bleus versaient de l'argent aux mineures par le biais des Nizigiyimana. Les quatre mineures se partageaient l'équivalent en francs burundais d'une modique somme de moins de huit dollars, selon la source bien informée de IPS.

Ce n'est pas la première fois que des soldats onusiens au Burundi sont cités dans des scandales sexuels, mais ces affaires ne sont jamais mises sur la place publique. Vers la fin de l'année dernière, deux autres casques bleus éthiopiens, impliqués dans une affaire d'abus sexuels à Muyinga, dans le nord-est du pays, avaient été mutés à Gitega. L'enquête se poursuit, selon le porte-parole militaire de l'ONUB.

L'ONUB est présente au Burundi depuis juin 2004 et compte 5.188 casques bleus chargés de maintenir la paix relative et d'assurer la sécurité des dirigeants politiques pendant la transition en cours au Burundi. La guerre civile, qui a éclaté 1993, entre Hutus et Tutsis, après l'assassinat du premier président hutu élu démocratiquement, Melchior Ndadayé, a fait plus de 300.000 morts en dix ans.

Au moins six soldats de l'ONUB ont été déjà tués dans des affaires liées essentiellement aux femmes, mais aucune enquête officielle n'a jamais eu de conclusion rendue publique.