DROITS-CAMEROUN: Les femmes victimes des politiques de restriction dans unparc national

YAOUNDE, 14 mars (IPS) – Depuis l'érection en Parc national, en 2000, de la forêt de Campo Ma'an, qui a entraîné plus tard la fermeture de la route qui la traverse, les femmes rurales de cette région du Cameroun ont vu les moyens de leur subsistance se réduire.

Le Parc national de Campo Ma'an n'est pas loin de Bifa, un village peuplé de près de 350 habitants, situé à environ 230 kilomètres au sud-ouest de Yaoundé, la capitale du Cameroun, un pays d'Afrique centrale. Bifa est coincé entre le parc et un complexe agro-industriel. Solange Akono, 43 ans, habitante de Bifa, vit de l'agriculture, de chasse, de cueillette, de produits non-ligneux (n'ayant pas la consistance du bois), de pêche et un peu d'élevage d'animaux de basse-cour et de petits ruminants. Comme la quasi-totalité des femmes de son village, Akono se plaint de la réduction de ses revenus liée, selon elle, à l'impossibilité de traverser le parc. Et les femmes affirment également qu'elles subissent des influences de l'extérieur qui ont modifié, petit à petit, leur mode de vie.

"Je ne vends plus grand-chose avec la réduction des aires cultivables", déclare Akono à IPS, désemparée. "Le peu de fruits que je récolte pourrit du fait que je ne peux plus me déplacer pour vendre ou acheter, car la route, qui mène à Ebianemeyong et qui traverse le parc, a été fermée". "Et les rares étrangers, qui arrivent ici, veulent plutôt nous soumettre à la prostitution et à toutes sortes de tentation", ajoute-t-elle.

Ebianemeyong est un autre village situé à l'extrémité du Parc de Campo Ma'an. Akono affirme à IPS avoir été "objet de sollicitations diverses", sans consentir. Mais, elle souligne le cas d'une voisine consentante "qui en a fait une profession secondaire, de façon voilée".

La création du parc a, en effet, apporté d'autres bouleversements qui sont venus se greffer aux problèmes déjà existants tels que la difficile cohabitation entre hommes et femmes, le problème d'eau potable… Elle a ébranlé la vie économique de Bifa et remis en cause les réalisations de toutes les communautés locales, celles des femmes en particulier. Les femmes se disent également "traquées" par les écogardes (gardes forestiers).

Les hommes ont pu, par exemple, s'organiser en Groupement d'intérêt économique pour s'entraider, excluant ainsi les femmes de la possibilité d'obtenir une aide ou un prêt sur des fonds communs disponibles. Aussi, les femmes n'ont-elles pas de droit sur la propriété, qui appartient aux hommes qui ont parfois plusieurs épouses.

"Les écogardes ne nous disent jamais quelles sont les limites du parc et les réglementations pour la chasse. Tout le temps, ils confisquent le gibier que nous portons au marché ou dans le village", affirme à IPS, Gertrude Mendomo, 38 ans, une autre habitante de Bifa.

"Ils nous harcèlent et n'hésitent pas à entrer dans les cuisines pour examiner le contenu des pots ou à confisquer notre gibier n'importe où et n'importe quand", ajoute-t-elle.

Mais interrogé par IPS au Parc de Campo Ma'an, un écogarde a refusé de se prononcer sur le sujet, arguant de son "droit de réserve".

Pour autant, cette action des écogardes n'a pas encore réussi à stopper la chasse. Certaines femmes, plus futées, essaient de se faufiler dans la forêt pour acheter la viande aux chasseurs qu'elles revendent par la suite, mais avec beaucoup de difficultés. Or, la vente de viande est l'une des principales sources de revenus de la plupart des femmes de Bifa qui deviennent donc plus pauvres, n'ayant pas pu élaborer à temps des stratégies d'adaptation à la situation du parc.

Les femmes elles-mêmes font parfois la chasse en tendant des pièges aux animaux, mais elles achètent également le gibier auprès des chasseurs.

Akono évalue ses revenus à environ 60 dollars par mois. "Les femmes voient que leurs recettes s'amenuisent, alors que le problème du braconnage subsiste", explique à IPS, Joséphine Mvondo, animatrice sociale à Bifa. "Elles s'occupent surtout de l'agriculture vivrière et, de plus en plus, de la culture d'arbres fruitiers qui leur rapporte de l'argent comptant".

Selon les femmes, ces activités économiques ne reflètent pas vraiment la situation actuelle. Elles affirment qu'avec la création du parc, la chasse constituait une source de revenu supplémentaire tout aussi importante que l'agriculture. Mais, elles estiment que ce n'est plus le cas aujourd'hui, notamment après la fermeture de la route qui relie d'Ebianemeyong et Campo Ma'an.

"La route a été fermée parce qu'elle traversait le parc et permettait ainsi aux braconniers d'y accéder. Les gens d'Ebianemeyong n'ont plus accès au parc depuis lors", dit à IPS, Belmond Tchoumba, un cadre du Centre pour l'environnement et le développement, une organisation non gouvernementale basée à Yaoundé. "De fait", ajoute-t-il, "les gens utilisent rarement cette route sur laquelle il est facile de se faire prendre, et les véritables perdants, ce sont, encore une fois, les femmes qui ne peuvent plus porter leurs récoltes au marché ou amener leurs enfants malades chez le médecin".

Les femmes ne peuvent plus, pour la plupart d'entre elles, s'aventurer dans la forêt avec la même agilité que les hommes qui savent comment s'y prendre pour déjouer l'attention des gardes forestiers. Il existe un sentier pour se rendre chez le médecin, à Ebianemeyong, mais il est dangereux à cause des animaux sauvages. Pourtant, les autorités ont fermé la route principale qui traverse le parc.

Cependant, en marge de la réduction de leur espace vital, les femmes sont confrontées à un autre problème vécu par toutes les communautés proches du parc. Les femmes ont de la peine à s'adapter à la nouvelle situation créée par la perturbation du secteur agricole, qui les a longtemps privées de cette principale source de revenus.

"En réalité, la création, en 1975, de la plantation de caoutchouc 'Hévéa du Cameroun' (Hévécam) avait déjà occupé une partie des terres villageoises, et provoqué de grands changements au sein des communautés locales", explique à IPS, Grégoire Mendouga, adjoint au sous-préfet de l'arrondissement de Nyeté, à 240 km environ au sud-ouest de Yaoundé.

Pour Mendouga, "c'est là le point de départ de l'intensification des conflits intérieurs et intercommunautaires pour les ressources restantes"..

Selon lui, "l'implantation de Hévécam a provoqué la destruction des étendues de forêt, la réduction des ressources et des revenus, l'affluence des étrangers en quête de travail, l'augmentation du braconnage et de l'occupation illégale des terres par des travailleurs de la plantation et leurs familles".

En conséquence, la vulnérabilité actuelle des femmes dans la zone est liée au besoin de partager leur temps entre des activités diverses, à la réduction de leurs productions, à la concentration ou à l'unicité de leurs sources de revenus, et à une faible valeur marchande des produits dérivés de leurs activités.

Les femmes sont quotidiennement surchargées de travail, en liaison avec l'agriculture, la chasse, l'élevage, le transport, tout en assurant les diverses tâches ménagères telles que rechercher de l'eau, nourrir la famille, élever les enfants, et gérer le foyer. "Elles n'ont donc pas le temps de s'organiser pour adopter des stratégies réfléchies face à l'adversité créée par la nouvelle situation du parc", estime un sociologue travaillant sur le monde rural.