POLITIQUE-MAURICE: Des femmes recherchées pour le débat public

PORT-LOUIS, 8 mars (IPS) – L'Ile Maurice figure en dernière place parmi les pays de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) en matière de participation des femmes à la vie politique du pays, notamment aux postes de prise de décisions.

Dans ce pays de l'océan Indien de 1,2 million d'habitants, on compte seulement 5,8 pour cent de femmes au parlement, huit pour cent au gouvernement tandis que 9,5 pour cent sont conseillères dans les collectivités locales. La SADC veut voir les femmes occuper 30 pour cent de sièges au parlement et des postes de prise de décisions dans le gouvernement d'ici à 2005, comme l'a fixé, depuis 1997, une déclaration de l'organisation régionale. Mais cette volonté bute sur le peu d'intérêt que portent les femmes mauriciennes aux affaires politiques.

Jyoti Jeetun est la directrice du Sugar Investment Trust (SIT), l'une des plus grandes entreprises de l'île. Elle gère, depuis 1994, les actions de 55.000 travailleurs agricoles, artisans et petits planteurs dans l'industrie sucrière. Son entreprise a connu une ascension fulgurante en diversifiant ses activités dans l'immobilier, les loisirs, le secteur bancaire et l'hôtellerie.

Jeetun se dit heureuse à la tête du SIT. "Je sers déjà mon pays à ce niveau. Pourquoi devrais-je faire de la politique?", demande-t-elle à IPS..

Elles sont des centaines, voire des milliers, les Mauriciennes qui ont le profil, comme Jeetun, mais qui refusent de se jeter dans l'arène politique parce que la "politique est trop sale", selon elles.

"Les gens s'insultent, se font des coups bas, et ne respectent pas les femmes. Tout ça n'est pas pour moi", déclare à IPS, Suleha Dada, directrice adjointe dans une compagnie d'assurance, à Port-Louis, dans la capitale mauricienne. Kalyanee Virahsawmy, une candidate aux élections législatives de 2000, rapporte à IPS : "Moi qui suis sur le terrain, je peux dire que nous passons beaucoup de misères. Il y a des grossièretés sur nous, on vous dénigre et on vous intimide". Leeladevi Alleear, candidate aux élections municipales à deux occasions, et ancien maire de la ville de la Curepipe, confirme les propos de Virahsawmy. Jeetun ajoute : "S'il n'y a pas beaucoup de femmes aujourd'hui en politique, ce n'est pas parce que les dirigeants politiques les ont écartées, mais bien parce que les femmes, elles-mêmes, n'ont pas voulu entrer dans ce domaine. Pour ce faire, elles doivent sacrifier famille, maison et carrière. Il y a également les heures indues en politique". Cet avis est partagé par la ministre des Droits de la Femme, Arianne Navarre-Marie, une politicienne de longue date. Elle estime, après avoir parlé à de nombreuses femmes, que la carrière professionnelle et la vie familiale sont deux choses que les femmes ne veulent pas sacrifier. Selon la ministre, aucune formule – quota ou sièges réservés ou représentation proportionnelle – ne va marcher si les femmes ne sont pas prêtes au sacrifice. "Il faut qu'elles changent de mentalité, qu'elles organisent leur emploi du temps. Le pays a besoin d'elles, de leur compétence et de leur sensibilité", déclare-t-elle à IPS. Motivée, Emma Ramsamy, journaliste à l'hebdomadaire mauricien 'Défi-Plus', est prête pour le combat politique. "Nous ne pouvons laisser plus de 50 pour cent de la population en dehors du système de prises de décisions majeures et d'importance pour le pays", indique-t-elle à IPS. A celles qui se plaignent des grossièretés et des intimidations contre les femmes, elle répond : "Il y a moyen de faire campagne autrement". Elle a évoqué des réunions privées, des visites familiales et contacts individuels ainsi que des campagnes à travers les médias.

Autre obstacle à l'entrée des femmes en politique : la gourmandise des hommes pour le pouvoir, affirme Shakuntala Boolell, enseignante à l'Université de Maurice. C'est ce que Josie Lapierre, présidente de la section mauricienne de Soroptimist International, une organisation non gouvernementale (ONG), appelle les "embûches et les réticences des hommes".

Renuka Brigemohane, ancien maire de Quatre-Bornes, trouve, elle, que les femmes veulent faire de la politique, "mais il y a ce fossé entre vouloir et pouvoir. Pour que la femme ait sa place, il faut qu'il y ait des hommes qui cèdent. Combien sont-ils prêts à le faire?", s'interroge-t-elle.

Audrey d'Hotman, psychothérapeute et directrice du Centre des femmes, une ONG locale, estime que si les femmes ne veulent pas, il faut les encourager en leur faisant de la place. "Le gouvernement aurait dû réserver 30 pour cent des sièges du parlement aux femmes, selon la convention de la SADC qu'il a signé. S'il ne le fait pas, je demanderai aux femmes de voter pour les femmes-candidates aux prochaines élections législatives", dit-elle, frustrée, à IPS.

Mais, d'autres femmes ne sont pas d'accord, notamment la députée Françoise Labelle qui réplique : "Mais encore faut-il qu'elles viennent et montrent leur intérêt pour la politique". Elle affirme qu'il est difficile pour les partis politiques de trouver autant de femmes compétentes et avec une volonté de se présenter comme candidates pour assumer ensuite les fonctions de députés et de ministres. Les encouragements ne manquent pas; les partis politiques ont promis d'aligner un plus grand nombre de femmes aux prochaines élections législatives prévues entre août et octobre, cette année. Ensuite, le Premier ministre, Paul Bérenger, a donné un signal fort en nommant trois femmes d'un seul coup à des postes de responsabilité à la fin de l'année dernière : Leeladevi Dookun-Lutchmun comme ministre des Arts et de la Culture, ainsi que Françoise Labelle et Danielle Perrier aux postes de secrétaires parlementaires privées.

Les hommes ont des avis variés sur le débat. Georges Legallant, animateur d'une ONG dans l'éducation, trouve que l'entrée de la femme en politique est un processus normal. "Elles ont obtenu le droit de vote; il faut leur donner le droit de participer aux affaires du pays. Ce serait un avantage car elles gèrent déjà la maison et la famille".

Selon Legallant, "les hommes sont des gestionnaires sans cœur, les femmes avec cœur". Pour lui, les vrais obstacles sont les hommes qui ne veulent pas céder le pouvoir aux femmes. "Ils croient que les femmes vont les remplacer. Au contraire, les deux sont complémentaires", ajoute-t-il à IPS. Nando Bodha, secrétaire général du Mouvement socialiste militant, au pouvoir à Maurice, appelle chaque parti à créer un environnement favorable qui encouragerait les femmes à s'engager dans la politique en les nommant à des postes de responsabilité à tous les niveaux, du comité régional au bureau politique. Rama Sithanen, membre du Parti travailliste, dans l'opposition, estime qu'avec plus de femmes, l'agenda politique sera modifié en faveur de la santé, des femmes, de la famille, avec également de nouvelles perspectives.

"La présence de plus de femmes au parlement va modifier également l'ambiance des sessions parlementaires et décourager les écarts de langage", soutient-il.

Dans ce débat, la plate-forme issue de la conférence internationale de Beijing sur les femmes, en 1995, semble n'avoir pas contribué à grand-chose – ni sur le plan politique ni sur l'amélioration de la qualité de vie des femmes. "Beaucoup de paroles, mais peu d'actions. La mise en œuvre des recommandations est très lente. Les femmes n'ont toujours aucun pouvoir; elles ne sont pas en sécurité et la violence contre elles continue à faire son lot de victimes. Les ateliers de travail se multiplient, mais les femmes continuent à être pénalisées dans le domaine de l'emploi et des salaires", déclare Virahsawmy à IPS. Legallant est du même avis : "Nous n'avons pas beaucoup avancé par rapport aux résolutions prises" à Beijing, en Chine.

Cependant, une chose est sûre : il y aura plus de femmes-candidates aux prochaines élections législatives, avec les démarches entreprises par les partis politiques en vue d'en inclure un plus grand nombre sur leurs listes. Mais, selon une analyste anonyme à Port-Louis, "davantage de femmes en politique signifie moins d'hommes et c'est cela le véritable problème. Les hommes ne sont pas encore prêts à céder un peu de leur pouvoir à leur moitié".