COTONOU, 10 fév (IPS) – Les dirigeants de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) menacent de "suspendre le Togo de toutes les institutions de la CEDEAO" si ce pays ne retourne pas à "l'ordre constitutionnel normal".
Selon le communiqué du sommet extraordinaire de l'organisation régionale, qui s'est réuni mercredi à Niamey, au Niger, les dirigeants de la CEDEAO condamnent fermement le "coup d'Etat et les manipulations de la constitution" opérés par les nouvelles autorités du Togo après le décès du président Gnassingbé Eyadema, le 5 février. Ces manipulations ont permis aux militaires d'investir le fils du président défunt, Faure Gnassingbé, 38 ans, comme le nouveau chef de l'Etat pour lui succéder, en violation de la constitution. Le sommet de la CEDEAO leur demande de revenir au statu quo constitutionnel qui existait auparavant.
Le sommet a décidé d'envoyer au Togo, dans les trois jours suivants, une délégation de haut niveau comprenant le chef de l'Etat nigérien Mamadou Tandja, qui préside la CEDEAO, ainsi que ses homologues du Ghana John Kufuor, du Mali Amadou Toumani Touré, du Nigeria Olusegun Obasanjo, et du Bénin Mathieu Kérékou. La délégation inclura également le secrétaire exécutif de la CEDEAO, Mohamed Ibn Chambas, et le président de la Commission de l'Union africaine, Alpha Oumar Konaré. Le président du Sénégal Abdoulaye Wade, qui a participé au sommet de Niamey, a appelé les nouveaux dirigeants du Togo à écouter la délégation et à revenir à la raison. "Je leur demande de ne pas persister dans cette voie qui ne sera acceptée ni par la CEDEAO, ni par l'Union africaine ni par la communauté internationale", a-t-il déclaré.
Wade leur a demandé clairement d'accepter le retour de la légalité constitutionnelle pour permettre l'organisation d'élections libres et équitables, ajoutant que les dirigeants africains comprenaient la gravité de la situation, et qu'ils pouvaient, par une médiation, aider les Togolais à "éviter des actions de vengeance". Mais selon des sources proches de la conférence à Niamey, une autre option plus modérée avait été proposée par les voisins immédiats du Togo, probablement le Bénin et le Ghana, demandant à la CEDEAO d'accompagner les nouvelles autorités pour une transition de deux à six mois. Mais elle a été rejetée par le sommet, soulignent les mêmes sources.
Les pays voisins, qui ont proposé cette option de souplesse, ont expliqué qu'ils craignaient qu'une attitude de fermeté de la part de la CEDEAO et de la communauté internationale ne conduise à un raidissement des nouvelles autorités togolaises, avec des conséquences éventuelles sur leurs territoires. Lors d'une répression sanglante des manifestations de 1992 au Togo, quelque 140.000 Togolais s'étaient réfugiés pendant plus d'une année au Bénin, et le Ghana avait enregistré à peu près le même nombre. Déjà avant son départ pour Niamey, le président Kérékou avait demandé au Béninois de "prier pour nos frères togolais pour que ce qui se passe actuellement dans leur pays, ne se transforme pas en un drame comme en Côte d'Ivoire". "L'option modérée des pays voisins du Togo aurait peut-être l'avantage de décrisper un peu la situation actuelle et de mieux préparer les conditions d'une élection présidentielle plus libre et transparente", affirme à IPS un analyste béninois ayant requis l'anonymat. Mais, dans une chronique publiée mercredi, le quotidien privé béninois 'La Nouvelle Tribune" s'interroge : Même si les autorités actuelles du Togo acceptent de laisser assurer l'intérim par le président légal du parlement, Fambaré Natchaba, en exil forcé au Bénin depuis le 5 février, "pourra-t-il organiser des élections libres et transparentes dans ce pays placé sous la coupe réglée du régime monstrueux que lui-même a beaucoup contribué à consolider?" Natchaba, qui était à Paris au moment du décès du président Eyadema, avait pris un avion, le même jour, pour rentrer au pays, mais l'appareil a été interdit d'atterrissage le soir à Lomé, la capitale togolaise. Toutes les frontières du pays avaient été fermées par les nouvelles autorités dès l'annonce de la mort du président. L'avion a été détourné vers l'aéroport de Cotonou, au Bénin.
A peine les décisions du sommet de la CEDEAO ont-elles été rendues publiques que le président autoproclamé Gnassingbé a fait une déclaration mercredi à Lomé, pour annoncer qu'il était ouvert au dialogue et qu'il était "prêt à organiser des élections dès que possible", sans préciser la nature de ces élections.
Et plus tard, le soir, le ministre togolais de la Communication, Pitang Tchalla, a expliqué la pensée du nouveau président, indiquant qu'il s'agissait bien d'élections législatives, conformément aux engagements pris par le Togo pour obtenir la reprise de la coopération de l'Union européenne (UE). L'UE avait interrompu sa coopération avec le Togo depuis 1993, à la suite de graves violations des droits de l'Homme par le régime togolais, en présence d'une délégation ministérielle conjointe de la France et de l'Allemagne. L'UE a justifié cette interruption d'une douzaine d'années par ce qu'elle appelle un "déficit démocratique".
Mais la fermeté exprimée par la dizaine de chefs d'Etat de pays membres de la CEDEAO, au terme de leur sommet à Niamey, exige purement et simplement le respect de la constitution originale en vigueur au Togo avant la mort de l'ancien président, avec l'organisation rapide d'une élection présidentielle. La constitution initiale du Togo prévoit qu'en cas de vacance du pouvoir, "la fonction présidentielle est exercée provisoirement par le président de l'Assemblée nationale" qui doit organiser de nouvelles élections dans les 60 prochains jours. Or, dès l'annonce de la mort de l'ancien président togolais, le Haut commandement de l'armée a décidé de remettre le pouvoir à son fils. Face à la réaction unanime de la communauté internationale, avec l'Union africaine en tête qui a dénoncé, la première, un "coup d'Etat militaire", les militaires togolais ont poussé le parlement à modifier la constitution pour élire Gnassingbé président de l'institution, alors qu'il était jusque-là ministre de l'Equipement dans le gouvernement de son père. Cette modification permet, aux yeux des militaires, de donner une légalité à la nomination de Gnassingbé comme président de l'Assemblée nationale, donc désormais apte à assumer la fonction de chef de l'Etat intérimaire. Et avant de le faire, le parlement togolais a d'abord destitué son président légal Natchaba.
Une autre modification de la constitution autorise le fils à assurer l'intérim, non pas pour organiser des élections libres dans les 60 jours à venir, mais jusqu'à la fin du mandat de son père défunt, c'est-à-dire jusqu'en 2008. Le président Eyadema était réélu pour cinq ans encore, à l'issue d'un scrutin contesté en juin 2003, alors qu'il avait déjà, lui-même, modifié la constitution pour briguer un troisième mandat au lieu de se retirer au terme du second.
Pour sa part, l'ancien président du Bénin et maire de Cotonou, Nicéphore Soglo, a déclaré mardi, à Cotonou, que "le président Jacques Chirac, Jilchrist Olympio et la famille Eyadema détiennent le destin du Togo". Le président français a toujours été un ami personnel du dictateur Eyadema, alors que Olympio est l'opposant le plus farouche du régime togolais. Son père, Sylvanus Olympio, était le premier président du Togo à l'indépendance quand il avait été assassiné, en 1963, par un groupe de soldats parmi lesquels un sergent-chef nommé Etienne Gnassingbé Eyadema, devenu général et président en 1967, après un autre coup d'Etat. Et depuis, il est resté au pouvoir jusqu'à sa mort, samedi dernier. Soglo demande à Olympio et à la famille Eyadema "de se pardonner mutuellement" pour écarter le "danger d'une guerre civile (qui) plane sur le Togoà"

