DAKAR, 26 jan (IPS) – Cinq organisations non gouvernementales (ONG) invitent le gouvernement sénégalais à revoir les stratégies de lutte mises en œuvre dans le cadre du programme national de lutte contre le SIDA au Sénégal.
Réunies au sein de l'Observatoire de la réponse au VIH/SIDA au Sénégal, ces cinq ONG se disent inquiètes de la progression actuelle de la prévalence du virus dans certaines couches de la population de ce pays d'Afrique de l'ouest. "La prévalence du SIDA affecte plus particulièrement les femmes enceintes âgées de plus de 25 ans, les enfants de 15 ans et les travailleuses du sexe", selon le Comité national de lutte contre le SIDA (CNLS).
"La situation du SIDA est alarmante au Sénégal, et si la tendance actuelle de la flambée de la pandémie se maintient, il ne pourra plus être considéré comme un pays à l'avant-garde dans la réponse au VIH/SIDA", déclare Dr Fatim Louise Dia, membre de l'ONG 'African Consultants International' (ACI), spécialisée dans la communication pour le changement de comportement. C'était à une conférence organisée par l'observatoire, au cours de mois de janvier à Dakar, la capitale sénégalaise. Le Sénégal fait partie des rares pays africains a avoir mis, dès le début du combat contre la pandémie, en 1986, un Comité national de lutte contre le SIDA. Ce qui a permis ce pays d'obtenir des résultats remarquables dans la maîtrise du taux moyen de la prévalence nationale qui est de 1,5 pour cent, selon les statistiques officielles du dernier bulletin épidémiologique, publié en décembre 2004 par le CNLS.
Outre l'ACI, l'observatoire regroupe quatre autres ONG actives depuis plus de 15 années dans la croisade contre la pandémie dans le pays. Ce sont l'Alliance nationale contre le SIDA (ANCS), 'Synergie pour l'enfance', 'SIDA Services' et 'Enda Santé'.
Créé l'année dernière, l'observatoire veut aider à mieux attirer l'attention des pouvoirs publics sur la nécessité de redoubler d'efforts pour maintenir le taux actuel du VIH/SIDA, grâce notamment à une meilleure articulation des différentes politiques menées dans la lutte contre la pandémie et une utilisation efficace des fonds alloués pour cet objectif. Le bulletin épidémiologique précise également que le Sénégal n'atteindra probablement pas le seuil fatidique de trois pour cent en 2006 : un taux limite fixé par le CNLS, une structure officielle. Le CNLS estime qu'au-delà de ce taux, la pandémie serait considérée comme une menace au Sénégal.
Loin de se satisfaire de ces résultats, Dr Gagne Mbaye, secrétaire général de Synergie pour l'enfance, a expliqué à IPS qu'en vérité, la moyenne nationale cache des disparités dans la répartition des taux de prévalence par région, par sexe, et par âge.
Ainsi, a expliqué Mbaye, sur les 12 sites sentinelles (d'observation) du pays, huit ont des taux de prévalence supérieurs ou égaux à deux pour cent chez les femmes enceintes âgées de plus de 25 ans, avec un pic de 4,5 pour cent noté dans la région de Kolda, dans le sud-est du pays. Kolda est plus affectée car elle est considérée comme l'une des régions les plus pauvres du Sénégal.
Toutefois, affirme Dr Baba Goumbala, directeur général de l'ANCS, ce nombre risque de s'accroître, car les projections font état de 20.000 autres cas d'infection en 2005, pour cumuler à 136.000 nouvelles infections en 2010, contre les estimations de 83.450 personnes aujourd'hui. Les projections faites par l'ANCS montrent le danger qui guette le pays si des correctifs ne sont pas opérés, selon l'ONG, par les pouvoirs publics dans les stratégies de lutte contre le VIH/SIDA.
Plus préoccupant, les enfants âgés de moins de 15 ans infectés par le VIH/SIDA, estimés au nombre de 5.140, seront environ 9.500 en 2010, selon les projections de l'ANCS. Soulignant que la réponse sénégalaise au VIH/SIDA est souvent citée en exemple, Goumbala fait état d'un décalage entre l'image officielle présentée et les réalités rencontrées sur le terrain.
"Le discours servi par les autorités est à la limite de l'autosatisfaction et donne l'impression que l'épidémie est maîtrisée au Sénégal", affirme Goumbala. "Cette attitude peut avoir des conséquences graves en ce qu'il peut induire un relâchement et une démobilisation, surtout chez les jeunes, particulièrement vulnérables".
Les jeunes, compris dans la tranche d'âge de 16 à 35 ans au Sénégal, constituent plus de 55 pour cent de la population totale du pays, estimée à quelque 10 millions d'habitants, selon des statistiques officielles. Par ailleurs, les membres de l'observatoire ont dénoncé les différents programmes de lutte contre le SIDA élaborés au Sénégal. Ces programmes sont notamment "caractérisés par un manque de pertinence et un pilotage à vue", affirment-ils.
"L'élargissement de la réponse au Sénégal a surtout favorisé l'entrée de nouveaux acteurs (venus ces dernières années) souvent insuffisamment imprégnés des questions relatives au VIH/SIDA et qui ne prennent pas toujours en compte les leçons apprises depuis plus une décennie des réponses plurielles et multiformes au VIH/SIDA", dénonce Mbaye de Synergie pour l'enfance. Selon Mbaye, "l'accent n'a pas été mis en particulier sur le renforcement des capacités et des compétences des nouveaux acteurs de la lutte contre le SIDA au Sénégal".
"C'est incompréhensible que l'on note actuellement des insuffisances dans la lutte contre la pandémie alors que les financements sont beaucoup plus importants. C'est dire que les gens s'intéressent plus à l'argent du SIDA qu'à la lutte contre l'épidémie", regrette Mbaye.
Selon lui, les importants financements engloutis dans la lutte contre le SIDA n'ont pas pu inverser la progression de la maladie à cause des incohérences enregistrées dans l'attribution, la gestion et la répartition des fonds. Les cinq ONG proposent une vaste concertation entre les pouvoirs publics, le CNLS et tous les autres intervenants dans la lutte contre le SIDA pour adopter de nouvelles stratégies de lutte mieux coordonnées et plus centrées sur les besoins immédiats des malades.
Pour contenir la pandémie, un plan stratégique 2002-2006 a été mis en place par le CNLS et doté d'un budget de 100 millions de dollars alloués par les bailleurs de fonds. Mais, à ce jour, seulement un montant de 73 millions de dollars a été perçu par le Sénégal, précise à IPS une source proche du CNLS.
Le plan a pour objectif de maintenir la prévalence du SIDA à un taux inférieur à trois pour cent, d'améliorer la qualité de vie des personnes vivant avec le virus et de réduire l'impact socioéconomique du VIH/SIDA.
"Il y a ceux qui meurent du SIDA et ceux qui en vivent sous la forme de perdiems, de frais de voyage ou d'organisation de supposées manifestations publiques de sensibilisation", déclare, sur un ton ironique, Badou Diop (nom d'emprunt), un séropositif, membre de la Cellule d'accompagnement des personnes vivant avec le VIH, une structure créée en 2002, spécialisée dans les activités de soutien psychosocial aux personnes atteintes du virus.
Par exemple, l'achat de nombreux véhicules pour les programmes est souvent dénoncé par des critiques. Déniant toute légitimité institutionnelle à l'observatoire, Dr Ibra Ndoye, secrétaire exécutif du CNLS, reconnaît qu'il existe certes des disparités dans la prévalence du SIDA au niveau des régions. Mais, selon lui, le plus important dans la maîtrise du virus, c'est la stabilité de la moyenne du taux de prévalence, de l'ordre de 1,5 pour cent.
"Le SIDA mobilise beaucoup d'argent au Sénégal, mais il demeure l'un des pays les moins financés en Afrique, malgré ses bons résultats enregistrés dans la croisade contre la pandémie", a déclaré Ndoye à IPS.
Selon lui, l'argent du SIDA au Sénégal sert d'abord au traitement des malades qui sont soignés gratuitement, au dépistage et à la sécurisation du sang. Chaque année, 40.000 dons de sang doivent être sécurisés. Pour la période 2002-2006, plus de 54,4 millions de dollars seront consacrés à ce volet médical.
Au total 2.800 malades du SIDA ont bénéficié du traitement anti-rétroviral en 2004, et qui est gratuit au Sénégal depuis 2003, selon le CNLS. Ce traitement permet de prolonger la vie des malades.
Selon Ndoye, un contrôle strict est exercé sur la destination des fonds alloués à la lutte contre le SIDA. A cela s'ajoute, dit-il à IPS, la mise en place de mécanismes d'audit financier pour sécuriser les fonds. Pour Ndoye, l'achat de véhicules fonctionnels pour les agents du CNLS, chargés d'exécuter les programmes dans les régions, ne constitue pas un luxe, encore moins un gâchis. Plus de 700 ONG sélectionnées et financées par le CNLS sont en train de mettre en œuvre des programmes dans la réponse au VIH/SIDA à travers les onze régions du pays.

