JOHANNESBURG, 26 jan (IPS) – Il y a quelques années, le petit royaume du Lesotho semblait avoir beaucoup à offrir aux investisseurs : une main d'œuvre bon marché, des incitations fiscales généreuses et la proximité avec la puissance régionale, l'Afrique du Sud.
Des fabricants de textile semblaient assurément avoir aimé ce qu'ils ont vu.
Des entrepreneurs taiwanais ont commencé par arriver au Lesotho en 2000. En investissant dans le pays, ils pouvaient également tirer profit de la Loi sur la croissance et les opportunités économiques en Afrique (AGOA) des Etats-Unis. Ce programme américain a été lancé pour permettre un accès hors taxe sur le marché américain pour une large sélection d'exportations en provenance des pays d'Afrique subsaharienne qui remplissaient certaines conditions, comme le respect des droits de l'Homme et de l'Etat de droit.
Après les Taiwanais, des firmes chinoises, mauriciennes et malaisiennes sont venues.
En 2003, le Lesotho était devenu un grand fabricant de textile en Afrique, produisant 31 pour cent des textiles exportés vers les Etats-Unis dans le cadre de l'AGOA.
Selon des statistiques officielles, quelque 50.000 personnes dépendaient de l'industrie textile du Lesotho pour leur gagne-pain en 2004, contre 20.000 deux ans auparavant.
Durant une visite de quatre-jours au Lesotho en décembre 2004, le représentant du commerce américain, Robert Zoellick, a déclaré aux journalistes que son pays avait "un grand respect pour ce que le Lesotho est en train d'accomplir".
Mais au moment même où Zoellick se répandait en éloges sur le secteur textile du pays, ses perspectives ne semblaient guère réjouissantes.
Vers la fin de l'année dernière, six usines textiles ont fermé leurs portes – laissant 6.650 employés sans travail. Le responsable syndical, Billy Macaefa furieux, a attribué les fermetures à l'expiration de l'Accord multi-fibre (MFA), qui a été introduit, il y a 30 ans, par le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), le prédécesseur de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
L'objectif initial du MFA était de protéger les industries textiles des nations développées qui étaient confrontées à la compétition des producteurs à bas prix dans des Etats plus pauvres. Grâce au MFA, des nations étaient autorisées à imposer des quotas aux importations de textile; ceci a permis à des pays comme le Lesotho de "prendre pied aux portes" des marchés qui auraient autrement été dominés par des géants de la fabrication comme la Chine.
Le MFA a expiré le 1er janvier.
Une étude de l'OMC, publiée en septembre de l'année dernière, a montré que la Chine et l'Inde en viendraient probablement à dominer environ 80 pour cent du marché mondial du textile dans la période post-MFA, alors que les 20 pour cent restants seraient partagés par le reste du monde.
Le Lesotho a toujours l'avantage de l'accès hors taxes aux marchés américains aux termes de l'AGOA, (d'autres producteurs sont soumis aux tarifs). Toutefois, les six propriétaires des entreprises, qui ont fermé boutique l'année dernière, croyaient manifestement que les bas salaires, les économies des ateliers réduits et efficaces des usines en Chine et en Inde allaient en fin de compte les exclure du marché.
Dans un nouveau rapport intitulé 'De la misère à la richesse et encore à la misère', Christian Aid basé au Royaume-Uni cite des statistiques indiquant que 27 millions d'ouvriers dans le monde pourraient perdre leurs emplois à cause de l'expiration du MFA.
De part et d'autre de la frontière du Lesotho avec l'Afrique du Sud, la situation n'est guère meilleure. Quelque 300.000 ouvriers du textile en Afrique du Sud ont perdu leurs emplois au cours des deux dernières années – ceci à cause de l'afflux des produits chinois.
"Il faut qu'une sorte de quota soit imposée à la Chine. Ce sera une solution à court-terme, mais cela donnera à l'industrie textile un moment de répit pour se réorganiser", a indiqué à IPS, Walter Simeoni, président de la Fédération du textile sud-africain.
"Les vêtements chinois représentent actuellement 86 pour cent de tous les habits importés en Afrique du Sud. Des articles comme les serviettes, les couvertures et les rideaux représentent 60 pour cent. Tout ceci a été réalisé au cours des trois dernières années", a-t-il ajouté.
Simeoni rejette l'argument selon lequel l'imposition de quotas aux importations de textile chinois violerait les règles de l'OMC.
"Le Brésil, la Turquie et les Etats-Unis ont introduit des quotas sur certains de leurs produits. L'UE (Union européenne) est également en train d'étudier cela", note-t-il.
"Je crois que les autorités (sud-africaines) n'ont pas été convaincues de l'urgence du problème. Et, je pense qu'elles sont réticentes à contrarier les Chinois". Ceci, ajoute Simeoni, vient du fait que la Chine a soutenu la lutte pour mettre fin à l'apartheid en Afrique du Sud.
Les fluctuations monétaires ont aggravé la crise dans l'industrie textile.
Ces derniers mois, le rand sud-africain s'est renforcé depuis sa baisse historique de décembre 2001, quand un dollar s'échangeait contre 13,85 rands. Le dollar est maintenant autour de la barre des six rands.
"Aucune firme textile au monde ne peut rivaliser dans un environnement où la monnaie s'est appréciée par rapport au dollar US et à la monnaie chinoise de 30 pour cent en 2002 et de 25 autres pour cent entre janvier et octobre 2003", estime Simeoni.
"En fait, tous nos compétiteurs dans l'est ont déprécié leur monnaie…par rapport au rand, puisqu'ils s'étaient eux-mêmes liés au dollar US pour rester compétitifs. C'est l'une des raisons pour lesquelles ils créent des emplois, alors que nous en détruisons", souligne-t-il. Un taux de change de neuf rands pour un dollar est apparemment nécessaire pour que des exportations du textile sud-africain tirent à nouveau un avantage de la compétition.
Les fabricants se plaignent également de ce que les coûts de la main d'œuvre dans le pays soient trop élevés pour leur permettre de supporter la concurrence.
Simeoni souligne que les salaires mensuels pour l'industrie sont passés d'une moyenne d'environ 215 dollars par mois en janvier 2002 (sans compter les heures supplémentaires et les primes de mutation) à 500 dollars en septembre de l'année dernière. Les concurrents de l'Afrique du Sud en Extrême-Orient, ajoute-t-il, paient entre 40 et 100 dollars le mois.
Christian Aid estime que l'intervention de l'OMC est nécessaire pour empêcher l'industrie textile dans plusieurs pays en développement d'être vidée.
"Le démantèlement du MFA a été entrepris sans qu'un poids approprié soit donné à l'impact sur les gens plus susceptibles d'être affectés. Des changements dans les politiques du commerce mondial, en particulier celles qui sont aussi cataclysmiques que la suppression progressive du MFA, devraient accorder la priorité aux intérêts des populations pauvres – plutôt que de viser simplement la libéralisation des marchés, à n'importe quel prix", a déclaré Andrew Pendleton, chargé de la politique commerciale de Christian Aid, dans une déclaration.
Ailleurs en Afrique, l'île Maurice, l'Ouganda, le Kenya et Madagascar rassemblent leurs forces pour rivaliser dans un environnement sans protections fondées sur des quotas.
Alors que certaines parties du monde en développement retireront sans aucun doute des avantages de l'expiration du MFA, ce n'est pas tellement rassurant pour un continent qui lutte pour trouver sa place sur les marchés mondiaux.

