BUJUMBURA, 24 jan (IPS) – La criminalité prend une allure inquiétante partout au Burundi, ce pays des Grands Lacs, où le "phénomène a atteint son paroxysme", selon la police burundaise.
"Trois cents cas d'assassinats, 72 embuscades tendues par des hommes armés en dehors du Front national pour la Libération du peuple hutu (FNL PALIPE HUTU qui est toujours en guerre contre le gouvernement), des vols de véhicules, plus de 500 vols à main armée ont été rapportés", a déclaré le président du Burundi, Domitien Ndayizeye.
Le chef de l'Etat a fait cette déclaration en novembre 2004 au cours d'une réunion sur la sécurité, à la suite de la recrudescence des crimes enregistrés entre septembre et novembre.
Le porte-parole de l'Opération des Nations Unies au Burundi (ONUB), Isabelle Abric, avait affirmé, dans une conférence de presse en novembre, que "huit personnes meurent chaque jour suite aux actes de banditisme dans la capitale, Bujumbura". La guerre civile au Burundi, qui serait à l'origine de la recrudescence des crimes, a commencé depuis le 21 octobre 1993 après l'assassinat de Melchior Ndadaye, le premier président (un Hutu) démocratiquement élu. Des enquêtes ont révélé qu'il a été tue par des éléments de l'armée régulière à majorité tutsi.
Cette guerre a fait en dix ans plus de 300.000 morts, selon les Nations Unies. L'ONUB est au Burundi depuis juin 2004 pour soutenir l'application des accords de paix signés en août 2000 jusqu'au déroulement des élections libres et transparentes. Elle doit également superviser la démobilisation des combattants et assurer la fusion de l'armée.
De nombreux cas de viols sont également signalés dans le pays. Un rapport de la principale Ligue burundaise des droits de l'Homme 'Iteka', publié en novembre, indique que "huit personnes sur 10 ont affirmé avoir été témoins d'un viol sur une femme, et cinq personnes sur des enfants dans trois sites de déplacés de la province de Gitega", dans le centre du pays.
Gitega a enregistré la majorité des crimes dans la mesure où elle est la province la plus peuplée et la plus fréquentée par les différentes rebellions ainsi que par plusieurs brigades de l'armée. Les combattants rebelles et des forces armées sont souvent cités dans le rapport comme auteurs des viols.
Le secrétaire exécutif de la ligue Iteka, Adrien Ndayisaba, affirme également que "le nombre des tueries sélectives en rapport avec la sorcellerie, enregistrées de janvier à septembre 2004, s'élève à 42 personnes", dont la plupart sont des hommes. Devant une telle barbarie, la population pousse des cris d'alarme. Anne Niyonzima, une femme déplacée dans le site de Kiyange, à l'ouest de Bujumbura, estime que "c'est honteux de constater l'absence du gouvernement devant de tels actes".
"Un à un, les gens sont en train d'être tués; quand est-ce que la justice sortira de son long congé pour faire régner la loi?", s'écrie un jeune homme de Bujumbura. "L'absence totale de l'Etat poussera la population à se faire justice", dit-il à IPS avec indignation.
L'impunité, la corruption, la prolifération des armes à feu, et la paupérisation de la population burundaise sont les causes principales les plus citées de cette criminalité galopante.
Selon l'Institut de développement économique, le salaire d'un fonctionnaire burundais moyen par mois ne dépasse pas 50 dollars. Les magistrats avaient mené une longue grève l'année dernière pour réclamer une augmentation de leurs bas salaires, estimés entre 100 et 200 dollars. "Je pense qu'il y a eu un relâchement, un découragement de toutes les personnes chargées de rechercher les criminels, mais aussi une part prépondérante de la responsabilité des magistrats qui devraient faire l'instruction judiciaire préalable", explique à IPS le ministre burundais de la Sécurité publique, le colonel Donatien Sindakira.
Selon des analystes à Bujumbura, la guerre et le désordre ont découragé l'administration car souvent, les criminels sont arrêtés puis relâchés sans aucun procès.
Pour Ndayisaba, de la ligue Iteka, les instances juridiques assument la plus grande responsabilité : "Le phénomène d'impunité, qui a élu domicile dans ce pays, fait que des gens commettent des crimes, récidivent sans être inquiétés. Les criminels sont arrêtés, les enquêtes sont menées et malheureusement, ils sont libérés au su et au vu des victimes et de l'entourage", déplore-t-il à IPS.
Face à toutes ces accusations, le procureur général de la République, Gérard Ngendabanka, ne nie pas certaines libérations abusives des criminels, mais il invite les gens à ne pas généraliser : "Il y a beaucoup de plaintes que des criminels sont relâchés. Il y a des cas, il ne faut pas condamner la justice, mais mettre en cause la responsabilité du magistrat.
Il ne faut donc pas globaliser".
Le procureur général reconnaît également l'existence de lacunes au niveau de la loi: "Face aux crimes flagrants que l'on observe ici et là, nous avons besoin de compléter le code pénal burundais qui n'est pas adapté à ce genre de situation".
"Le fait de libérer les prisonniers de façon unilatérale, sans que le processus d'instruction soit terminé est un facteur qui pousse les…citoyens à se demander dans quel espace politique nous évoluons", fait remarquer Sallathiel Muntunutwiwe, un enseignant qui prépare un doctorat en science politique en France et fait ses recherches au Burundi.
Selon ce politologue, les lacunes des lois burundaises viennent du fait qu'elles sont calquées sur celles de l'ancienne puissance coloniale belge et ne sont pas adaptées aux réalités locales. Parfois, la loi reste muette sur plusieurs types de violations commis au Burundi.
Plus grave, la loi est souvent contrecarrée par des décisions politiques issues des accords de paix portant libération des criminels sous le couvert de "prisonniers politiques" que les magistrats sont obligés d'appliquer.
Selon Muntunutwiwe, "les acteurs politiques ne sont pas motivés pour prendre des décisions qui s'imposent pour protéger la population victime des violences". Il souligne à IPS que cette violence est principalement due à la misère liée à la crise que traverse ce pays déchiré par une décennie de guerre civile.
Il affirme que certains leaders politiques veulent protéger leurs partisans qui ont commis des crimes au nom de leurs parties politiques ou leurs mouvements armés. Et ces dirigeants, qui ne sont pas encore démocratiquement élus, ne se croient pas tenus par une obligation de résultats à la fin de leur mandat actuel. "Le vol à main armée devient une stratégie utilisée par les plus malins de la société pour survivre d'autant plus qu'ils peuvent se tirer d'affaire par la corruption de certains agents de l'Etat", explique-t-il.
Pour juguler la criminalité, un projet de loi portant "procédure spéciale de répression des crimes flagrants ou réputés flagrants de sang, de vol à main armée et de viol" est sur la table du parlement burundais depuis plus de trois mois. Le projet de loi prévoit la condamnation à la peine capitale des coupables de telles infractions. Le projet de loi prévoit également "qu'en cas de condamnation à la peine capitale, l'exécution du jugement doit intervenir dans les sept jours qui suivent, à compter du jour de la notification de la sentence, sauf en cas de grâce". Mais, la loi prévoit que "Le condamné ainsi que les autres parties aux procès peuvent faire appel dans 24 heures à compter du jour de la décision.
Si l'affaire est reçue en appel, le jugement intervient dans un délai de cinq jours après la saisine".
Pour Jean Kaburundi Berchmas, le porte-parole du ministère de la Justice, "ce projet de loi est une réponse à la criminalité sans cesse croissante; un renfort aussi au code pénal devenu quelque peu dépassé".
Selon Iteka, le renforcement de la législation contre la criminalité et le lutte contre la corruption dans le secteur judiciaire sont deux combats qui doivent être menés en même. Malheureusement, ce n'est pas encore le cas à cause des mentalités actuelles et du processus de paix qui n'a pas encore abouti, expliquent certains analystes, soulignant que "tous les problèmes ne seront pas réglés du jour au lendemain, mais progressivement".
Cependant, des organisations de défense des droits de l'Homme s'insurgent contre ce projet de loi. Ndayisaba, de la ligue Iteka, déclare à IPS : "Nous ne soutenons pas la peine capitale, car il ne peut y avoir de justice qui tue, on peut mieux lutter contre la criminalité sans recourir à la peine de mort".
Selon Pierre claver Mbonimpa, représentant de l'Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues, les efforts sur le plan juridique sont visibles, mais la pratique est loin de suivre. "La peine de mort doit être combattue au Burundi, malgré cette criminalité grandissante", a-t-il ajouté. Il rappelle que les accords de paix prévoient également la réforme du système judiciaire burundais.
Par contre, la majorité des populations soutient la peine de mort parce que des gens déplorent le fait que certains criminels soient souvent libérés ou écopent de peines de loin inférieures aux crimes commis.
Si la recrudescence de la criminalité est une douloureuse réalité pour la population burundaise, les positions des décideurs politiques et celles des groupes de la société civile divergent sur la meilleure stratégie à adopter pour juguler ce phénomène dans le pays.
Selon Pie Ntakarutimana, vice-président de la Fédération internationale des droits de l'Homme, "la guerre a beaucoup contribué à l'augmentation des crimes parce que les violences se sont déroulées dans l'impunité totale; des gens ont vu qu'il est facile de tuer sans être inquiété des conséquences". Dans cette logique, commente-t-il, des gens connus pour leurs crimes ont obtenu des postes grâce à des arrangements politiques fondés sur les accords de paix, comme si commettre des crimes est un acte valorisant.

