DEVELOPPEMENT-CAMEROUN: Peut-on lutter contre la pauvreté avec lesnouvelles technologies?

YAOUNDE, 22 jan (IPS) – Des femmes désirent s'approprier les Nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) pour sortir de la pauvreté au Cameroun.

Pas très actives sur les espaces socio-économiques et politiques où elles sont plutôt timides, les femmes camerounaises ne voudraient plus être victimes d'un autre obstacle, comme le fossé numérique, sur le chemin de leur épanouissement.

La Direction des statistiques et de la comptabilité nationale indique que les femmes constituaient en 2004 environ 52 pour cent de la population de ce pays d'Afrique centrale estimée à 16,7 millions d'habitants.

Paradoxalement, elles représentent la couche de la population la plus pauvre, avec seulement 38 pour cent de la main-d'œuvre nationale. Selon l'Indice de développement humain 2004 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), plus de 50 pour cent des Camerounais vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour. L'indice ne fournit aucun taux particulier pour les femmes ni pour les hommes. Leur représentation dans les différents secteurs de l'économie reflète les désavantages éducationnels et financiers qui handicapent les progrès des femmes au Cameroun. Elles constituent 64 pour cent dans l'agriculture traditionnelle parce qu'elles vivent en majorité dans des zones rurales.

Selon la direction des statistiques, seulement quatre pour cent de femmes sont dans l'industrie et 32 pour cent dans les services. Le chômage touche environ 60 pour cent des femmes, contre 23 pour cent chez les hommes. Et 48 pour cent de femmes sont analphabètes contre 25 pour cent chez les hommes.

Les raisons de ces déséquilibres de genre sont culturelles et historiques.

On estime, de manière générale et en particulier dans les trois provinces islamisées du nord du Cameroun, que "la femme est faite pour le foyer".

Aussi, les filles abandonnent-elles très tôt l'école ou y sont contraintes pour des mariages précoces.

"La situation de la femme camerounaise est assez préoccupante pour les pouvoirs publics qui en ont fait une priorité", a déclaré à IPS, Suzane Bomback, ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille. "Raison pour laquelle notre objectif majeur est de les aider à se prendre en charge et à se valoriser sur le marché du travail".

Depuis deux ans, ce ministère a lancé, en partenariat avec l'Institut africain de l'informatique (IAI) basé à Yaoundé, un programme social de formation et d'éducation de la femme camerounaise pour la maîtrise des NTIC, dénommé "Opération 100.000 femmes à l'horizon 2012". L'objectif de ce programme, commencé l'an dernier, est de former 100 000 femmes, notamment parmi celles qui ont déjà une certaine éducation scolaire. Le coût de l'opération n'est pas dévoilé, mais le ministère indique qu'il apporte à l'IAI une subvention pour couvrir les frais de formation des femmes.

Le 10 janvier, a commencé à Douala et Yaoundé, les deux plus grandes villes du Cameroun, la 11ème session dudit programme qui a formé à ce jour, environ 980 femmes. Chaque session dure deux mois.

"Après avoir échoué trois fois au baccalauréat, mes parents m'ont contrainte à cesser l'école, faute d'argent", explique à IPS, Sabine Elomo, 25 ans. "L'an dernier, après deux ans de chômage, j'ai saisi l'opportunité de l'opération. J'y suis allée et après deux mois de formation en bureautique et Internet, j'ai postulé ici et on m'a recrutée comme assistante de direction".

Elomo est de la quatrième promotion. Elle a achevé la formation le 30 avril 2004 et travaille depuis septembre dernier dans une entreprise de transports et de services logistiques de Yaoundé, la capitale camerounaise.

"Grâce à ma formation aux NTIC, j'ai pu survivre jusqu'à aujourd'hui", témoigne, pour sa part, Laetitia Ebongue, 42 ans, compressée en 1995 dans une entreprise de travaux publics, à la suite d'une récession économique.

Formée en bureautique grâce au 'Programme Cisco Nertworking Academy', elle s'occupe de sa boutique spécialisée dans les services de secrétariat destinés aux usagers.

Ebongue ajoute à IPS : "Compressée et sans connaissance professionnelle spécifique, j'avais trimé jusqu'au jour où on m'avait rapporté que je pouvais me former au Cisco. C'est alors que je suis allée m'y inscrire pour une formation aux NTIC. Par la suite, j'ai demandé un crédit pour couvrir l'achat de mon premier ordinateur".

Le programme Cisco est le fruit d'un partenariat entre le PNUD, l'Agence américaine pour le développement international (USAID), et le gouvernement camerounais. Il vise la promotion des NTIC et leur appropriation par les femmes auxquelles il octroie des bourses de formation. Le coût du programme n'est pas révélé, mais on indique que les Nations Unies apportent une expertise technique.

Le 'Programme Cisco' ou 'l'Opération 100 000 femmes à l'horizon 2012', accepte, pour la formation, toutes les femmes sans limitation d'âge. Elles doivent juste savoir lire et écrire. Elles sont cadres, étudiantes, responsables ou agents de service, en provenance de toutes les régions du Cameroun.

"Sortir les femmes de la pauvreté devenait un impératif", déclare à IPS, Dr Laure Pauline Fotso, instructrice à Cisco.

"Nous avions constaté que la plupart des Camerounaises trimaient, et bon nombre avaient des difficultés énormes de survie. Certaines qui avaient terminé leurs études, revenaient au quartier grossir les rangs des chômeurs par manque d'emploi, tandis que d'autres retombaient dans les circuits des la prostitution", explique-t-elle.

"Notre programme a permis de remettre les femmes en confiance par la possibilité de trouver un emploi ou de mener des projets personnels plus facilement rentables à court terme. C'est cela notre plus grande satisfaction", ajoute-t-elle. La plupart des femmes apprennent les techniques de la bureautique (en programme word et excel), la publication assistée par ordinateur, la comptabilité, et la recherche sur Internet. Les titulaires de ces formations sont souvent recherchés dans de petites et moyennes entreprises pour la gestion informatisée de leurs affaires, selon un instructeur. Toutefois, les formateurs déplorent plusieurs difficultés auxquelles se heurte leur volonté d'aider les femmes.

Dans un entretien téléphonique avec IPS, Claire Tiemani, co-présidente de 'Women of Africa', une organisation non gouvernementale basée à Douala, a déclaré : "L'absence ou l'insuffisance de structures (d'encadrement), la faible appropriation des NTIC par les femmes…, l'abandon en cours de formation par certaines apprenantes, constituent un coup fatal à ce qui constitue, à nos yeux, une entreprise de sauvetage des femmes". 'Women of Africa' gère des programmes de développement en faveur des femmes et des jeunes dans les domaines de la santé, l'éducation, l'entreprise, la formation professionnelle, l'environnement… la formation des femmes aux NTIC, la prévention et la sensibilisation contre le VIH/SIDA.

Des femmes abandonnent la formation pour divers motifs : paresse, occupations familiales, grossesses; et parfois, une mutation du mari.

"J'avais commencé la formation à l'IAI-Douala l'an dernier, mais avec ma grossesse, j'avais du mal à m'adapter aux horaires de cours", a dit Christine Mbouguep à IPS. "De plus, juste avant que je n'accouche, mon époux avait muté à Yaoundé où je l'ai suivi". Elle travaille pour une petite alimentation familiale dans la capitale.

"Nous nous efforçons d'aider les femmes à bénéficier des programmes de développement disponibles sur Internet où elles peuvent nouer des contacts d'affaires avec des partenaires étrangers", affirme Clotaire Kamgang, membre du Centre d'éducation et de formation de la femme, une ONG basée à Yaoundé. Selon Kamgang, les "contacts d'affaires" signifient des contacts avec des partenaires commerciaux étrangers avec lesquels des femmes d'affaires peuvent nouer des relations pouvant aboutir à des joint-ventures, par exemple, dans des projets économiques.

"Mais", regrette-t-il, "certaines femmes formées à l'utilisation d'Internet s'investissent plutôt à la recherche des relations amicales à l'étranger. Ce qui est en porte-à-faux par rapport à notre objectif qui est… d'aider intelligemment les femmes en les responsabilisant et en leur apportant des outils d'aide à l'autonomie".