ECONOMIE-AFRIQUE: Des activistes de la dette gardent le champagne au frais

JOHANNESBURG, 21 jan (IPS) – Des groupes de la société civile et des militants anti-dette en Afrique ont accueilli avec circonspection une proposition britannique tendant à faire annuler la dette des Etats les plus pauvres du continent. "C'est un bon début pour un membre du G8 comme la Grande-Bretagne", a déclaré Charles Mutasa, un chargé de programme de recherche et d'analyse politique au 'African Forum and Network on Debt and Development' (Forum et Réseau africains sur la dette et le développement) basé à Harare, au Zimbabwe.

(Le G8 ou le groupe des huit comprend les huit nations les plus industrialisées au monde : Grande-Bretagne, Etats-Unis, Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, et Russie).

Mais, note Sanusha Naidu, un chercheur au 'Human Sciences Research Council of South Africa' (Conseil de recherche en sciences humaines d'Afrique du Sud) basé à Pretoria, "nous avons besoin de détails".

"Par exemple, jusqu'à quelle hauteur le Mozambique, où 54 pour cent de la population vit dans la pauvreté, bénéficiera-t-il de l'initiative?", a-t-elle demandé? "Dans (certains) pays, l'initiative peut faire un trou (dans le budget); dans d'autres non", a indiqué à IPS Naidu.

La proposition d'annulation de la dette fait partie d'un plan sur trois fronts que la Grande-Bretagne a élaboré pour s'attaquer à la pauvreté chronique et au sous-développement en Afrique.

En plus de l'annulation de la dette, le plan demande un doublement de l'aide au continent de son montant actuel de 50 milliards de dollars par an, et le démantèlement des barrières douanières qui empêchent les producteurs africains de rivaliser effectivement dans des pays riches.

La dette de l'Afrique s'élève à 330 milliards de dollars, l'obligeant à dépenser 15 milliards de dollars par an dans le payement du service de ses prêts. "Ce chiffre (15 milliards de dollars) est ce dont les acteurs du secteur de la santé affirment avoir besoin chaque année pour s'attaquer à la pandémie du VIH/SIDA en Afrique", souligne Mutasa.

Près de 80 pour cent des créances de l'Afrique seraient dus à trois institutions multilatérales : la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque africaine de développement.

Le ministre britannique des Finances, Gordon Brown, a suggéré que le FMI utilise ses réserves d'or pour régler les remboursements de créances des pays endettés, tandis que les Etats membres de la Banque mondiale, qui sont riches, rembourseraient des fonds dus à cette institution par les nations pauvres.

Pour passer à l'acte, la Grande-Bretagne a promis d'assumer sa part du paiement du service des créances dues à la Banque mondiale jusqu'en 2015 – un exercice qui coûtera à Londres jusqu'à deux milliards de dollars.

Brown a également invité d'autres nations du G8 à faire cette promesse – un appel repris en écho par l'organisation caritative britannique Oxfam.

"Actuellement, les pays les plus pauvres sont en train d'être saignés à blanc par le paiement au monde riche de 100 millions de dollars par jour.

Sept ministres des Finances (à l'exception de la Russie) peuvent changer cela", a indiqué le conseiller politique d'Oxfam, Max Lawson, dans un communiqué.

Toutefois, des inquiétudes demeurent par rapport à la corruption dans certains Etats africains, en même temps que des craintes que l'annulation de la dette ne finisse par récompenser ceux qui ont contribué aux difficultés financières de leurs pays.

Des activistes ont également prévenu que le fait de soumettre des annulations de dette à des conditionnalités – comme le fait d'accorder aux pays riches un traitement préférentiel dans le commerce ou l'investissement – pourrait ne pas être dans les meilleurs intérêts des Etats pauvres.

En outre, "Il y a également le danger que l'initiative ne sape des contributions d'aide futures. Elle peut affecter le flux de l'aide, puisque l'argent destiné à l'aide pourrait être utilisé pour l'annulation des dettes", a déclaré Mutasa.

La Grande-Bretagne a promis d'utiliser sa présidence du G8 et de l'Union européenne cette année pour promouvoir son plan en faveur de l'Afrique. En février 2004, le Premier ministre Tony Blair a également lancé une Commission pour l'Afrique, qui vise à stimuler la pensée créative sur la meilleure façon de résoudre les problèmes auxquels le continent se trouve confronté.

Une réunion de deux jours s'est tenue dans la ville portuaire sud-africaine du Cap, plus tôt cette semaine pour discuter du chapitre économique d'un rapport qui est en train d'être produit par la commission et qui sera remis au G8 en Ecosse, en juillet prochain.

Quatorze ministres africains des Finances ont pris part à la conférence du Cap aux côtés de Brown, qui achevait un séjour d'une semaine en Afrique, périple qui l'avait déjà conduit au Kenya, en Tanzanie et au Mozambique.

Dans un discours prononcé à la réunion, le ministre sud-africain des Finances Trevor Manuel a noté que, s'il y avait la volonté de faire avancer la question de l'annulation de la dette, il y aurait également un moyen d'y parvenir. "L'expérience récente suggère une nouvelle flexibilité dans le traitement de la dette et l'empressement des pays développés à annuler le payement de son service et/ou le stock", a-t-il dit, ajoutant : "Il est approprié de rappeler (qu'avec) une seule décision du Club de Paris d'annuler la dette de l'Irak – plus d'effacement de la dette a été accordé à un seul pays en un jour que dans tous les PPTE réunis".

Le Club de Paris regroupe un certain nombre de pays riches qui se sont retrouvés sous la présidence du ministre français des Finances depuis 1956, pour discuter du rééchelonnement de la dette publique.

L'initiative des PPTE, les Pays pauvres très endettés, a été lancée par la Banque mondiale et le FMI en 1996, en reconnaissance du fait que la dette excessive sapait les chances de développement des nations pauvres. Des critiques allèguent que les pays qui veulent bénéficier de l'initiative des PPTE doivent remplir trop de conditions – et que trop peu d'annulation de dette est intervenue, par conséquent.

"Même toute notre vie, celle de nos enfants ou dans la prochaine génération, il sera impossible de rembourser tous ces prêts", observe Naidu.

Au termes des propositions de la Grande-Bretagne, l'argent que les Etats africains auraient dû utiliser pour le paiement du service des prêts, sera dépensé pour l'allègement de la pauvreté, et pour des programmes liés à la santé et à l'éducation – ceci dans le but d'aider les pays à atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).

Huit OMD ont été convenus par des dirigeants de la planète au Sommet du millénaire des Nations Unies en 2000, pour s'attaquer aux obstacles du développement. Les objectifs mettent l'accent, entre autres, sur la réduction de la famine et de la pauvreté extrêmes, la réalisation de l'éducation primaire universelle – et la réduction de la mortalité infantile et maternelle.

Le délai pour la réalisation des objectifs a été fixé à 2015.

Cependant, un rapport publié lundi par le Projet du millénaire des Nations Unies a indiqué que l'Afrique subsaharienne n'avait aucun espoir de réaliser les OMD si les dirigeants de la planète continuaient d'appliquer les politiques existantes. Le Projet du millénaire a été mis en place par le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, pour formuler des stratégies en vue de la réalisation des objectifs.

Manuel a déclaré que des chefs d'Etat africains passeraient en revue les progrès en vue de la réalisation des OMD en septembre cette année. "La satisfaction des besoins financiers des OMD nécessiterait au moins 25 milliards de dollars par an", a-t-il noté.

Plus de 350 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population africaine, vivent avec moins d'un dollar par jour, selon la Banque mondiale.

Sur une note plus optimiste, le FMI souligne que le taux de croissance moyen en 2005 en Afrique subsaharienne dépassera cinq pour cent.

L'inflation devrait atteindre 9,9 pour cent en 2005, en comparaison des 41 pour cent en 1994.

"La Banque mondiale a estimé que plusieurs pays en Afrique pourraient tirer effectivement profit des flux beaucoup plus élevés de ressources. Les entrées d'investissement augmentent, mais nous continuons de ne prendre qu'une petite part des flux mondiaux de l'investissement étranger direct (IED) et de l'accès au marché", a indiqué Manuel.