CONAKRY, 15 jan (IPS) – Le mariage de Tidiane Conté et Halima Camara, deux séropositifs fortement impliqués dans la lutte contre le SIDA en Guinée, relance le débat sur la stigmatisation et le risque d'augmenter la charge virale des malades qui décident de s'unir.
Ils se sont mariés à Conakry, le 28 décembre 2004 à la mairie de Dixinn, une des cinq communes de la capitale guinéenne. Officiellement, c'est le premier mariage du genre dans le pays.
Conté et Camara sont les deux premiers Guinéens à avoir révélé publiquement leur statut de séropositif dans ce pays d'Afrique de l'ouest, où les malades du SIDA se heurtent souvent à des barrières culturelles qui tendent à les exclure de la société. Conté a su qu'il était séropositif en 1996 et Camara en 2000.
"Je suis très heureuse de me marier. Depuis que j'ai été déclarée séropositive, je n'avais plus d'espoir de trouver, un jour, un homme qui accepterait de m'épouser", a confié à IPS, Camara, vice-présidente de l'Association guinéenne des personnes infectées et affectées par le VIH/SIDA (AGUIP+).
"Si je me suis mariée, c'est que j'ai bien l'intention de faire des enfants. Je sais que c'est possible avec un suivi médical approprié", ajoute-t-elle. Camara déclare ne pas ignorer la délicatesse de son choix, mais elle se dit "confiante qu'un suivi médical approprié" pourrait les aider à avoir un bébé séronégatif. Elle a exprimé à IPS sa volonté d'interroger un médecin pour dissiper les doutes et la rassurer.
Conté et Camara ont bénéficié, dans le cadre de l'AGUIP+, d'une aide substantielle de la GTZ (un organisme de coopération allemande) d'une valeur de 90.000 euros (environ 117.000 dollars). Cette somme leur a permis d'aménager une boite de nuit, des ateliers de couture, de menuiserie qui leur procurent des revenus suffisants. Selon Conté, "seuls les médecins pourraient décider si oui ou non, ils sont libres de faire un enfant", une opinion partagée par sa femme.
Conté, qui est le président de l'AGUIP+, estime néanmoins que son mariage avec Camara "revêt un caractère particulier dans la mesure où c'est un message lancé aux gens pour inviter tout un chacun à faire preuve de courage face à cette maladie qui a détruit trop de vies". Conté dit vouloir profiter de sa notoriété de séropositif déclaré pour inviter les gens à ne pas ségréguer les malades du SIDA. "Il faut surtout que cela cesse car on se rend compte qu'un malade déprimé et abandonné est beaucoup plus vulnérable qu'un malade qui a le soutien de sa famille", a-t-il souligné à IPS.
"Ce mariage prouve que même si on est atteint de SIDA, la vie continue.
Notre cas va servir d'exemple aux autres qui seront plus prudents dans leur manière de percevoir la maladie", ajoute-t-il.
Selon lui, "il est nécessaire que tout le monde comprenne que le SIDA est une maladie dont personne n'est à l'abri. C'est pourquoi il est inutile de se voiler la face; il faut l'affronter. Mais avant, il faut que les gens se déplacent pour aller se faire dépister, et surtout qu'on cesse de discriminer les malades".
Parmi les 57 membres que compte l'AGUIP+, beaucoup se sont plaints de discrimination à plusieurs niveaux dans la vie courante. Par exemple, des membres de leurs familles les fuient; ou encore d'autres personnes les regardent dans la rue comme des "pestiférés", selon Conté.
Pour lutter contre cette discrimination, L'AGUIP+ fait essentiellement de la sensibilisation pour encourager ses membres à résister aux mauvais regards des gens en les ignorant. Quelquefois, l'association apporte une aide financière aux malades pour trouver des médicaments anti-rétroviraux (ARV).
Conté, 50 ans, se dit prêt à faire un enfant avec sa femme Camara âgée de 39 ans. "Nous savons qu'il y a la Névirapine qui augmente les chances de l'enfant de ne pas se faire contaminer. Nous savons aussi qu'il faut éviter d'allaiter au lait maternel le bébé après sa naissance", a-t-il indiqué.
Selon la secrétaire exécutive du Comité national de lutte contre le SIDA (CNLS), Dr Mariama Djelo Barry, qui s'est confiée à la presse, "Conté et Halima (Camara) ont donné un bel exemple de courage face à la maladie.
C'est un progrès dans la lutte contre le SIDA en Guinée".
"Les nouveaux mariés peuvent bien mettre au monde des enfants séronégatifs", précise Dr Barry.
Camara et Conté sont depuis plusieurs années sous anti-rétroviraux, les seuls médicaments conventionnels capables de prolonger la vie des personnes infectées par le virus du SIDA.
Pour Dr Mohamed Cissé, l'un des spécialistes dans le traitement du SIDA en Guinée, "le risque avec les séropositifs est qu'ils augmentent leur charge virale. C'est le VIH1 qui est courant dans notre pays, mais pour un séropositif, avoir des relations sexuelles avec un autre, c'est courir le risque de contracter le VIH2 et donc d'avoir les deux virus dans le sang".
Selon Dr Cissé, "c'est une situation qui complique sérieusement l'état du malade. Elle est très souvent mortelle". Cissé explique : "Il y a des médicaments qui ne marchent pas dans le traitement du VIH2. Si un individu contracte les deux virus en même temps, de façon schématique, c'est comme s'il ouvrait deux fronts en même temps dans une guerre. C'est pour dire que le problème devient beaucoup plus difficile à résoudre".
"Le VIH1 est largement le plus fréquent en Occident et la plupart des laboratoires négligent les recherches sur le VIH2. Or, nous sommes tributaires de l'Occident ou, en tout cas, des grands laboratoires pour ce qui est de la fourniture en anti-rétroviraux", ajoute-t-il.
Conté et Halima sont jusqu'à maintenant restés discrets sur le type de virus qu'ils ont contracté chacun.
Les Guinéens sont partagés par rapport à la décision des deux séropositifs de s'unir.
Aminata Touré, employée dans une pharmacie à Conakry, déclare à IPS : "Je pense qu'il serait plus raisonnable pour Tidiane Conté et Halima Camara d'éviter d'avoir un enfant pour ne pas faire courir de risque inutile à cet enfant".
Saran Gbé Kanté, étudiante en philosophie, estime, pour sa part, que "tout couple a le droit d'avoir des enfants. Il faut seulement consulter le médecin et respecter son avis".
"J'espère que le message d'espoir lancé par Tidiane et Halima a été bien compris et que les gens vont accepter de combattre la maladie en cessant les discriminations contre les malades", déclare le ministre des Affaires sociales, de la Promotion féminine et de l'enfance, Mariama Aribot.
Plus de 139.000 personnes sont infectées par le VIH/SIDA en Guinée, selon les derniers chiffres, communiqués par le CNLS en novembre 2004, soit environ 25.000 nouveaux cas. Les résultats de l'enquête nationale publiés en décembre 2002 sur la séroprévalence indiquait 114.000 séropositifs.
L'enquête avait révélé un taux de séroprévalence de 2,8 pour cent au niveau national, en 2002, sur un total d'environ quatre millions de personnes constituant la population sexuellement active dans ce pays de huit millions d'habitants.
"Ce chiffre est de toute évidence bien en deçà de la réalité. Récemment, sur un total de 100 individus venus volontairement se faire dépister chez nous, environ une trentaine étaient séropositifs. Même si on ne peut pas faire des déductions formelles, le taux de 30 pour cent pour cet échantillon précis est sans équivoque", indique une source médicale ayant requis l'anonymat. Selon le CNLS, l'enquête nationale est officielle et s'est déroulée sur un échantillon beaucoup plus large et représentatif de la population guinéenne. Par contre, le résultat des 100 volontaires dépistés dans un centre de santé de Conakry, vient d'un petit échantillon, mais il donne une indication inquiétante. Dans les milieux vulnérables comme ceux des prostituées à Conakry, le taux de séroprévalence se situe à plus de 55 pour cent, selon l'enquête de 2002.
L'organisation non gouvernementale Médecins sans frontières Belgique a ouvert récemment au moins deux centres de traitement ambulatoire à Conakry et à l'intérieur du pays pour permettre un dépistage et un traitement gratuits pour les volontaires dont le test s'avère positif.
De même, le Fonds de Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) a offert des médicaments ARV pour environ 150 malades adultes et 25 enfants, le mois dernier. Ces médicaments permettront d'assurer le traitement des bénéficiaires démunis pour un an. L'UNICEF ne dit rien sur la suite de ce programme, mais les bénéficiaires espèrent que cette assistance sera reconduite. Le gouvernement compte essentiellement sur le CNLS pour freiner la maladie.
Le coût du traitement mensuel à base d'anti-rétroviraux a chuté en l'espace de cinq ans, de plus d'environ 340 dollars à 95 dollars. Mais, pour un salaire mensuel moyen d'environ 56,6 dollars, ces prix sont hors de portée de la bourse de l'écrasante majorité des citoyens guinéens.
Plus de 40 pour cent de la population de la Guinée vit en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, selon des statistiques fournies par la Banque mondiale en 2004. (* Dans cet article diffusé à 19H45 GMT le 15 jan 2005, la date du mariage des deux séropositifs avait été omise par erreur dans le 2ème paragraphe.
Prière lire qu'ils se sont mariés le 28 décembre 2004.)

