KINSHASA, 16 jan (IPS) – Le chef de l'Etat sud-africain, Thabo Mbeki, pourrait recevoir, ces jours-ci à Pretoria, Jean-Pierre Bemba, l'un des quatre vice-présidents du Congo, pour tenter de résoudre une nouvelle crise politique provoquée dans ce pays cette semaine par le leader du Mouvement de libération du Congo (MLC).
La communauté internationale espère que Mbeki parviendra à dissuader Bemba qui menace fortement de retirer les membres de son parti des institutions de la transition si ses ministres ne sont pas retenus au sein du gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) par le chef de l'Etat, Joseph Kabila. Le MLC, qui n'a pas accepté le limogeage, par le président Kabila, du ministre des Travaux publics, José Endundo Bononge, issu de ses rangs, a présenté une nouvelle liste qui reprend, non seulement le nom du ministre limogé, mais également celui d'un ancien ministre du Tourisme, Roger Nimy qui avait dû quitter le gouvernement pour des propos irrévérencieux envers le chef de l'Etat. Le MLC se place ainsi en contre-courant d'une transition que tout le monde voulait non conflictuelle. Et pour consacrer la crise, ni Bemba ni les ministres MLC n'ont assisté à la réunion du gouvernement du vendredi, 14 janvier, qui recevait le serment des nouveaux ministres issus du dernier remaniement ministériel rendu public le 4 janvier.
La crise au sein du gouvernement survient au moment où a éclaté une autre issue d'une mauvaise interprétation des déclarations du président de la Commission électorale indépendante, l'abbé Apollinaire Malu-Malu, au sujet d'un report éventuel de la date des élections prévues en juin prochain en RDC.
Le 14 janvier, la ville de Kinshasa, la capitale congolaise, était paralysée par l'effet de tracts qui demandaient à la population de "rester chez elle pour ne pas être considérée comme ennemie du peuple congolais".
C'était le jour de l'enterrement des victimes des manifestations du 10 janvier pour protester contre un éventuel report des élections.
Officiellement, quatre personnes avaient trouvé la mort au cours des manifestations, mais pour les organisations de la société civile, il y en a eu neuf.
Visiblement organisées par l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) d'Etienne Tshisekedi et les FONUS (Forces novatrices pour l'union et la solidarité) de l'ancien ministre limogé pour malversations financières, Joseph Olengankoy, ces manifestations du 10 janvier constituent une menace supplémentaire de déstabilisation du processus de paix en RDC, selon des analystes à Kinshasa.
Face à toutes ces crises, le Comité international d'accompagnement de la transition (CIAT), piloté par le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies et chef de la Mission des Nations Unies au Congo (MONUC), a rendue publique, le 13 janvier, une déclaration appelant les acteurs politiques congolais "à faire preuve de discernement et à veiller aux intérêts supérieurs de la nation". "La situation du pays est difficile", reconnaît le CIAT, "mais, il n'est pas envisageable que soient menacés les acquis et les objectifs du processus de la transition", estime-t-il. Par ailleurs, le CIAT déclare appuyer les efforts de la Commission électorale indépendante et son président, l'abbé Malu-Malu "qui tendent à informer objectivement toutes les parties prenantes sur un calendrier électoral réaliste". Ceci est une allusion aux incidents du 10 janvier.
Le CIAT est composé des ambassadeurs des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Chine, Grande-Bretagne, France et Russie), ainsi que de ceux de l'Afrique du Sud, de Belgique, du Canada, du Gabon, de l'Angola, de la Zambie, de l'Union européenne et de l'Union africaine.
Les Congolais, eux-mêmes, semblent complètement assommés par la multiplication des crises politiques qui sont autant d'entorses à la bonne évolution du processus de paix. Kikwaya Paluku, un homme d'affaires, rentré récemment de Kanyabayonga, la localité des combats de décembre dernier dans la province du Nord-Kivu, dans l'est de la RDC, dit être quasi certain que personne, parmi les hommes politiques congolais, ne veut des élections.
"La seule idée que je me fais de tous ces feux allumés partout est que personne n'est prêt à affronter le suffrage du peuple", a-t-il déclaré à IPS. "La crise de Kanyabayonga au Nord-Kivu n'a pas encore trouvé de solution que les institutions publiques à Kinshasa se retrouvent paralysées par des responsables politiques. Demain, il se trouvera sûrement quelqu'un d'autre pour allumer un autre foyer", a ajouté Paluku. L'homme d'affaires dit ne rien comprendre à ce qui se passe à Kinshasa, ni l'agitation autour de la déclaration de l'abbé Malu-Malu sur les élections ni le défi que Bemba oppose à Kabila. "Les deux personnalités vont même jusqu'à s'envoyer quolibets et insultes à travers les chaînes de télévision qu'ils contrôlent", déplore-t-il.
En effet, depuis la déclaration de Bemba accusant le président de la République d'avoir violé la constitution de la transition en publiant la liste du nouveau gouvernement sans les candidats du MLC, une fièvre inexpliquée semble s'emparer des partis proches des deux personnalités. Le PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et le développement), favorable à Kabila, utilise la chaîne publique, la Radio-télévision nationale congolaise, pour lancer des invectives au MLC qui, de son côté, renvoie la balle par le truchement de ses deux chaînes privées de télévision (Canal Kin et Canal Congo TV). Pour Banza Tiefolo, journaliste, président de 'Info-Plus', une organisation non gouvernementale de défense de la liberté de la presse, la crise provoquée par Bemba est une fausse crise. "C'est juste une pression sur le président de la République pour qu'il accélère les nominations des membres du MLC à différents postes de responsabilités, aussi bien dans la territoriale (administration) que dans les entreprises publiques". Face à ce qu'elle estime être une "dérive dangereuse", la Haute autorité des médias (HAM), organe officiel de régulation des médias congolais, a mis les deux parties en garde contre tout écart de langage sur les médias audiovisuels. Le président de la HAM, Modeste Mutinga, a menacé de sévir contre ces chaînes de télévision qui dérogent aux règles déontologiques en se prêtant au jeu des politiciens. Des observateurs se demandent à Kinshasa si le président Mbeki réussira à faire entendre raison à Bemba lorsqu'il le recevra à Pretoria, comme il l'avait fait lors d'une crise analogue provoquée, en août 2004, par un autre vice-président de la RDC, Azarias Ruberwa, président du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD).

