FREETOWN, 19 jan (IPS) – Il existe de plus en plus une inquiétude en Sierra Leone sur le début des procès de trois inculpés de crimes de guerre, membres très en vue de l'ancienne junte militaire, le Conseil révolutionnaire des forces armées (AFRC), qui s'est emparé du pouvoir par un coup d'Etat en 1997.
Les trois individus, Tamba Alex Brima (alias Gullit), Santigie Kanu (connu également sous le nom de Brigadier Five Five) et Ibrahim Bazzy Kamara, ont passé plus d'un an sous la garde du tribunal chargé de connaître des crimes de guerre, attendant qu'une chambre de jugement soit créée avant le début de leur procès.
"La cour (spéciale) a fait prêter serment (lundi) à trois juges nommés par le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, pour une deuxième chambre de jugement qui commencera bientôt le procès des trois accusés du AFRC", a déclaré Peter Anderson, un porte-parole de la cour.
La chambre devrait également juger Charles Taylor, l'ancien président libérien qui vit actuellement au Nigeria, comme une partie d'un accord pour mettre fin à la guerre civile sanglante du Liberia.
Taylor a été accusé de soutenir des rebelles sierra-léoanis qui ont commis de terribles atrocités comme l'amputation des membres et des lèvres des civils.
"La création d'une deuxième chambre de jugement aidera à expédier les procès et à maintenir la cour dans les limites de son mandat.
Nous demandons également aux autorités nigérianes de livrer Charles Taylor, qui doit se présenter à la cour pour répondre des charges pesant contre lui", a fait remarquer David Crane, le procureur général du tribunal, de nationalité américaine.
Les trois accusés du AFRC étaient des commandants des opérations de combat.
Ils faisaient partie des 17 "soldats rebelles" de l'armée nationale qui ont renversé le gouvernement civil en mai 1997. Ils auraient été les cerveaux de l'invasion de la capitale en janvier 1999 qui avait entraîné le meurtre de milliers de civils, des viols et des enlèvements, des incendies criminels contre des maisons et le pillage des biens.
Des centaines de civils ont été mutilés avec certains ayant leurs bras, leurs jambes et d'autres parties de leur corps amputés.
On attend beaucoup des procès de certains des chefs de guerre les plus haïs du pays.
"Je crois qu'on aurait dû faire leur procès depuis longtemps", a commenté Marie Kamara, une ménagère dont le mari a été assassiné par des forces de la junte durant l'invasion de la capitale par des forces rebelles en 1999.
"Les forces de la junte ont enlevé mon unique fille (16 ans environ) et lui ont fait subir un viol collectif à plusieurs reprises. Je veux que justice soit faite et qu'on oblige les meneurs de cette cruauté à rendre des comptes", a indiqué à IPS, Kamara sur les débris de sa maison à Kissy, à l'est de la capitale Freetown.
Un autre survivant de la brutalité de la junte, Elvis Dumbuya, un fonctionnaire a témoigné : "Les forces de la junte ont battu tous les sept membres de notre famille sur des allégations selon lesquelles nous étions des collaborateurs du gouvernement civil renversé".
Dumbuya a ajouté : "Ce qui a suivi a été une histoire d'horreur. Notre maison familiale a été brûlée, ma femme violée et deux enfants, toutes deux des filles, ont été enlevées et transformées en esclaves sexuels. Je ne pardonnerai jamais à ceux qui ont commis ces actes ignobles".
Telle est la colère bouillant à l'intérieur des Sierra Léonais qui ont subi le règne sanglant de la terreur de la junte militaire pendant neuf mois. Et ceci malgré la clause d'amnistie générale contenue dans l'accord de paix pour tous les combattants, ainsi que la Commission vérité et réconciliation (TRC) qui a recommandé une réconciliation nationale et la tolérance.
La cour spéciale, créée comme un tribunal indépendant conjointement par les Nations Unies et le gouvernement de Sierra Leone, a effectivement démarré ses activités en 2002 avec un mandat qui s'achèvera à la fin de cette année. Mais il semble que ce mandat sera prorogé à cause de la lenteur des procès et de ce qui ressemble maintenant à un scénario de boycott de la part de la plupart des accusés.
Les trois accusés du AFRC, qui devraient bientôt passer en jugement, doivent répondre de 18 chefs d'accusation de crime de guerre, de crimes contre l'humanité et de violations du droit humanitaire international.
En plus de leur groupe, il y a trois autres prévenus de l'ancien Front révolutionnaire uni (RUF) et trois encore de la milice pro-gouvernementale connue sous le nom de Force de défense civile (CDF) ou "Kamajors" également en jugement.
La cour a, à ce jour, inculpé 11 criminels de guerre présumés. Neuf sont en détention, deux sont morts (Foday Sankoh, le leader du RUF et son commandant en chef d'autrefois Sam "Mosquito" Bockarie) et deux sont toujours en cavale : l'ancien leader de la junte Johnny Paul Koroma et l'ancien président libérien Charles Taylor.
La cour spéciale est maintenant confrontée au problème de boycotts de la part des prévenus, qui ralentit par conséquent les procès. Par exemple, tous les trois accusés de la CDF boycottent depuis plusieurs semaines les auditions de la cour pour diverses questions juridiques et procédurales. Le plus en vue parmi eux est l'ancien coordonnateur national de la CDF, Sam Hinga Norman, un ancien ministre de la Défense. Il allègue que les accusations portées contre lui ont été faites à partir d'une mauvaise procédure. Une fois qu'il a déclenché son boycott, les autres prévenus de la CDF en ont fait de même.
Maintenant, tous les trois prévenus du RUF sont descendus dans l'arène. Ils boycottent les auditions du tribunal et le leader par intérim du RUF, Issa Sesay, a protesté au tribunal la semaine dernière contre ce qu'il a qualifié de "détention continue".
"La guerre a pris fin sans un vainqueur ou un perdant. Nous avons négocié la paix et l'accord de paix a offert une (amnistie) générale à tous les ex-combattants et je ne vois donc pas la raison de l'existence de (ce) tribunal spécial", a indiqué Sesay. Selon lui, la cour spéciale était un marché entre le gouvernement sierra léonais et les Nations Unies, à l'exclusion du RUF.
"Nous (RUF) n'étions pas partie à la création de la cour. Nous sommes traités injustement", a conclu Sesay.
Les responsables de la cour admettent unanimement que le scénario de boycott peut d'une manière ou d'une autre affecter les procès.
"Si tous les prévenus refusent leurs droits de comparaître devant le tribunal et refusent de coopérer avec leurs conseils, comme certains d'entre eux le font déjà, ceci affectera sûrement les poursuites, et rendra tout le processus difficile", a confié à IPS, sous couvert d'anonymat, quelqu'un qui connaît bien la cour.
Le mandat du tribunal spécial est de juger ceux qui portent la plus grande responsabilité pour les atrocités perpétrées en Sierra Leone depuis le 30 novembre 1996, à mi-chemin de la guerre et de la date à laquelle le premier accord de paix a été signé à Abidjan, en Côte d'Ivoire, entre le gouvernement et les rebelles.
La cour est unique en ce qu'elle mélange le droit pénal sierra léonais et le droit humanitaire international et que son personnel se compose aussi bien de juges sierra léonais que de juges internationaux.
Il existe toutefois des doutes sur l'efficacité de la cour pour mettre fin au cycle d'impunité dans ce pays pauvre, l'objectif exprimé du tribunal soutenu par l'ONU.
La cour est également confrontée, de façon subtile, aux menaces venant de groupes comme des anciens partisans de la CDF et des sympathisants inconditionnels du RUF. Mais des responsables de la cour rejettent toute allégation de menaces contre son opération, affirmant que la sécurité est bien en place pour protéger des autorités comme des prévenus en détention.
Certains analystes et commentateurs spéculent sur des craintes que le tribunal ne devienne un autre point d'ébullition pour la reprise des hostilités.
Charlie Hughes du Forum pour des initiatives démocratiques (FORDI), une cellule de réflexion non gouvernementale, a déclaré dans un entretien avec IPS : "Bien qu'il ne puisse y avoir aucune justification à l'impunité, je pense que la cour spéciale n'est pas non plus la réponse. Le conflit de la Sierra Leone était unique et étant donné le fait qu'il a été réglé à travers des négociations, je pense qu'une cour comme le tribunal spécial pourrait ne pas aider à la réconciliation nationale; cela va plutôt rouvrir de vieilles plaies".
Il existe pourtant un désir parmi un autre groupe de victimes de guerre, les centaines d'amputés, d'obtenir que justice soit rendue; comme Jabati Mambu, un étudiant de 25 ans dont le bras gauche a été amputé par des rebelles à l'aide d'une machette peu tranchante.
"Les prévenus doivent tous passer en jugement. Je crois que de cette façon, on mettra fin à l'impunité dans ce pays", a dit Mambu à IPS. Comme l'a souligné le Conseil de sécurité de l'ONU, la cour spéciale est une expérience nouvelle dans les tribunaux pénaux internationaux. Elle demeurera une expérience jusqu'à ce qu'elle accomplisse son devoir de sanction de ceux qui porteraient la plus grande responsabilité pour les crimes de guerre perpétrés dans ce pays.

