YAOUNDE, 13 juil (IPS) – Quelque 270.000 enfants orphelins, traumatisés par la mort de leurs parents victimes du SIDA, au Cameroun, sont aujourd'hui stigmatisés par la maladie qui les a touchés de près, les réduisant souvent à une grande misère, selon le Comité national de lutte contre le SIDA (CNLS).
Le drame de ces enfants orphelins du SIDA est perceptible dans les grandes métropoles camerounaises, mais aussi dans l'arrière-pays, où des familles sont dévastées, des écoles et formations sanitaires débordées. Une situation symptomatique d'une lente tragédie dont les conséquences pèsent sur la famille élargie traditionnelle déjà pauvre dans ce pays d'Afrique centrale.
"Ce problème est assez préoccupant dans la mesure où dans certaines régions de notre pays, un enfant sur six est atteint du SIDA", a déclaré à IPS, Dr Marcelline Ekoume, médecin à l'Hôpital central de Yaoundé, et membre de la coordination provinciale du centre du CNLS.
"Le VIH/SIDA est devenu une des premières causes de mortalité et commence à altérer l'espérance de vie", a dit à IPS, Léopold Zekeng, secrétaire permanent du CNLS. "On compte au moins 600 nouvelles contaminations par jour, 53.000 personnes environ sont déjà décédées, et près de 270.000 orphelins de parents décédés du SIDA", précise Zekeng. Le CNLS estimait à la fin de 2003, à environ 89.000, le nombre d'enfants vivant avec le VIH/SIDA, et 20.000 nouveaux cas environ sont attendus en 2004. "Une situation d'extrême gravité qui révèle une crise silencieuse qui gangrène le développement du Cameroun", estime Sœur Brigitte, fondatrice de l'orphelinat, Centre d'accueil de l'espoir (CAE), situé non loin de Yaoundé, la capitale camerounaise.
Selon Sœur Brigitte, "Il est urgent que l'Etat fasse des efforts pour l'encadrement des enfants orphelins si nous ne voulons pas les perdre. Nous courons à la catastrophe. Dans notre société, les enfants ne sont pas assez scolarisés et ne peuvent donc pas occuper d'emploi, même les plus simples.
Cette génération d'enfants sera plus vulnérable face à l'exploitation et à la maladie, car ils n'auront pas conscience de leur valeur", ajoute-t-elle à IPS.
Hormis leur nutrition, les orphelins du SIDA, de plus en plus nombreux, ont besoin d'éducation, d'encadrement, de soins jusqu'à l'adolescence. Au Cameroun, l'institution traditionnelle qui prend en charge les orphelins et autres enfants vulnérables – la famille africaine élargie – s'effondre déjà sous la double pression de la pauvreté et de la maladie.
Joseph Zingui, fondateur de la Fondation Petit dan et Sarah, un orphelinat basé dans une banlieue de Yaoundé, a indiqué à IPS que "renforcer la famille reste le seul moyen de répondre à la crise dans la pratique".
Selon lui, "il n'existe pas assez d'orphelinats pour prendre en charge les enfants". Pour Zingui, l'Etat et les donateurs devraient "faire un travail de recensement de ces familles afin de subvenir aux besoins alimentaires, aux soins sanitaires, et d'assurer le suivi éducatif des enfants". Il explique que les enfants constituent une charge pour les grands-parents qui n'ont plus assez de force pour s'occuper d'eux. Selon la sous-directrice de l'Enfance au ministère des Affaires sociales, Marguerite Ela, "il existe une trentaine d'orphelinats à travers le territoire national, soutenus par des religieux catholiques, des ONG ou des communautés locales auxquels l'Etat apporte parfois de l'aide à leur demande".
Toutefois, ajoute-elle, "une étude globale sur la situation des enfants vulnérables et des orphelins est en cours. Celle-ci déterminera les besoins, et, au vu des moyens disponibles, verront le jour, des orphelinats directement gérés par le ministère".
"Il se pose un problème de moyens financiers", souligne Ela à IPS. "La pandémie du SIDA est la conséquence de l'aggravation de la pauvreté dans le pays. Ce qui pousse les familles au bord du gouffre et empêche les pouvoirs publics de remédier à la crise des orphelins", affirme-t-elle. "Le gouvernement, à travers le ministère des Affaires sociales, finance les frais de scolarité ou d'apprentissage des orphelins dont les cas leur ont été soumis", a dit Ela à IPS. "Mais notre programme … est axé sur la mise en place, dans un futur proche, du programme des écoles communautaires libres qui seront des écoles gérées par la communauté….
d'ici à 2006…".
En 2003, le revenu annuel par habitant était de 670 dollars et le règlement de la dette du Cameroun occupait une part importante du budget national, soit 1.509 milliards de francs CFA (environ 2,8 milliards de dollars US).
Selon la Banque mondiale, la dette extérieure totale du Cameroun s'élevait à 8.338 milliards de dollars au 31 août 2003. "Pour de nombreux enfants, la perte des parents est synonyme de misère, de fin de scolarité et de rejet par la famille et les voisins", a expliqué à IPS, Valentin Nga Ndongo, professeur de sociologie à l'Université de Yaoundé I.
Ainsi, au regard du nombre croissant de décès, presque la moitié des orphelins camerounais vit dans un foyer où survit un parent, la mère en général. Et le taux de séropositivité en hausse au sein des couples mariés signifie que plusieurs enfants risquent de perdre leurs parents et se retrouver à la charge de leur famille élargie traditionnelle.
"Depuis que l'on m'a emmené ces enfants, je souffre. Je suis trop vieille pour les élever correctement. Je ne peux pas cultiver… et la nourriture ne durera pas toute l'année", a confié à IPS, Mama Thérèse Mbadzoa, une veuve, septuagénaire, qui vit dans une bourgade située à environ 18 kilomètres au sud de Yaoundé, et qui élève ses trois petits enfants.
Aujourd'hui, de nombreux enfants sont des chefs de famille. Mais, les formes officielles et traditionnelles d'héritage, ainsi que le système de propriété foncière et les politiques sanitaires et éducatives n'ont pas suivi, déplore un sociologue vivant à Yaoundé.
"Nos deux parents sont morts en 2002", a dit à IPS, Alice Mbéde, une jeune Camerounaise de 14 ans. "Quand cela s'est produit, les membres de notre famille nous ont fuis. Cela nous a surpris car, comme ils sont de la famille, nous pensions qu'ils allaient prendre soin de nous".
"Notre dernier petit frère a été récupéré par nos voisins qui l'ont finalement envoyé au Foyer de l'espérance (un centre d'accueil pour orphelins soutenu par des missionnaires catholiques), tandis que mes deux grands frères ont gagné les rues de Yaoundé, où ils survivent par la mendicité et les petits larcins", a ajouté Mbéde.
Depuis que la pandémie du SIDA a commencé à s'étendre sur l'ensemble du pays, seuls des comités pour l'enfance, des associations religieuses ou communautaires, des organisations non gouvernementales (ONG), s'investissent dans des projets de soins et de conseils aux malades, et procurent – aux familles qui élèvent orphelins et enfants vulnérables – alimentation, éducation et instruction.
"Pour résoudre ce problème, nous avons élaboré des stratégies pour retenir les enfants orphelins à l'école : faire pression sur les comités locaux de gestion scolaire pour que les enfants orphelins soient dispensés des frais d'inscription au secondaire; et la collecte de fonds pour payer les frais d'inscription des autres enfants. Mais jusque-là, cela s'avère insuffisant", a souligné à IPS, Bernard Ndjodo, membre de Axe humanitaire des volontaires européennes et camerounaises (AHVEC), une ONG basée à Yaoundé.
Jacques Boyer, coordinateur des programmes à la représentation du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) au Cameroun, a déclaré à IPS que, "malgré les efforts des associations et des ONG, l'avenir des enfants reste sombre".
"Le gouvernement camerounais et les associations de la société civile font face à des difficultés similaires lorsqu'ils tentent de répondre aux besoins des orphelins et des enfants vulnérables", a indiqué Boyer. "Les difficultés de trésorerie du Cameroun ne peuvent pas lui permettre d'assurer la gratuité de l'éducation au niveau du secondaire. Ce qui fait que les orphelins du SIDA, sans ressources, abandonnent leur scolarité", renchérit-il. Le Cameroun est éligible à l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE), qui consiste en une remise partielle de la dette des pays pauvres pour financer des projets sociaux visant à réduire la pauvreté..
Grâce à cette initiative, le Cameroun bénéficie, depuis deux ans, de ressources financières additionnelles importantes, disponibles pour financer des actions de développement au profit des plus démunis, pour faciliter l'accessibilité à l'eau, à l'éducation, à la santé, etc. Il existe également des projets financés par la France, qui bénéficient d'une aide du Fonds social de développement (FSD), et qui comprennent l'aménagement d'orphelinats et de centres de réinsertion pour personnes en difficulté.
Pour résoudre partiellement le problème, l'UNICEF a initié, depuis 2003, un "Plan de convergence" qui est un programme limité dans la province de l'Adamaoua, dans le centre du Cameroun, où se trouve le plus grand nombre d'orphelins du pays. Ce programme dispense des soins institutionnels aux très jeunes orphelins et veut rendre les enfants à leur communauté à l'âge de sept ans. Aujourd'hui, certains enfants orphelins vivent l'expérience traumatisante et désespérante de s'occuper d'une mère qui meurt pratiquement dans leurs bras. Ils sont abandonnés à eux-mêmes. Sœur Brigitte ajoute : "Les communautés sont tellement accablées par les mourants, les décès et la misère qu'il n'y a ni le temps ni l'envie de s'intéresser aux orphelins, et pourtant, c'est nécessaire. Parfois, la situation semble insurmontable". Le premier cas de SIDA au Cameroun a été signalé en 1985. Mais depuis cette date, le taux de prévalence de l'infection au VIH est passé de 0,5 pour cent à 12 pour cent en 2004 – la moyenne nationale – de la population sexuellement active.
Selon le CNLS, le taux de prévalence varie suivant les provinces – le Cameroun en compte 10. Le plus fort taux existe dans l'Adamaoua : 17 pour cent. Il retombe à six et huit pour cent respectivement dans les provinces du Nord-Ouest et du Littoral. Le Cameroun compte, selon des statistiques officielles, environ 15,8 millions d'habitants. Les sources du ministère de la Santé publique indiquent qu'à la fin 2003, on estimait à un million le nombre de personnes vivant avec le VIH. La prévalence varierait de 10,9 à 12,25 pour cent chez les femmes de 15 à 24 ans, contre 4,33 à 6,55 pour cent chez les hommes de la même tranche d'âge.

