NAIROBI, 5 mai (IPS) – La notion selon laquelle la vérité vous rendra libre plaît de plus en plus dans les pays en développement qui sont nouvellement débarrassés des gouvernements répressifs, et tiennent à explorer les abus du passé en vue d'éviter de les répéter. Le Kenya ne fait pas exception à cette tendance.
Toutefois, le pays est également en train de comprendre que la création d'une commission vérité pour enquêter sur les violations des droits de l'Homme n'est pas aussi simple que cela pourrait paraître. Bien qu'une commission doive encore ouvrir ses portes au Kenya, des débats houleux sont déjà en cours sur la période qui devrait être examinée par l'institution.
"Nous ne voulons pas d'une situation où la commission ciblera seulement l'ancien régime de Moï, alors que nous savons très bien que de graves atrocités en matière de droits humains ont également été commises durant l'époque Kenyatta", affirme Njeru Gathangu, président de 'Citizens for Justice' (Citoyens pour la justice) un groupe de pression en faveur des droits humains dans la capitale, Nairobi.
Jomo Kenyatta a été le premier président de la période suivant l'indépendance de 1963 à 1978. Son successeur, Daniel arap Moï, a été président jusqu'en 2002, au moment où Mwai Kibaki prenait les rênes du pouvoir.
Kamanda Mucheke, directeur des programmes de 'People Against Torture' (Peuples contre la torture, PAT), un autre groupe de pression à Nairobi, croit également que l'actuel gouvernement devrait faire l'objet d'une enquête pour certaines actions qui auraient été commises durant ses 14 mois au pouvoir.
Il cite en particulier une affaire mise à nu la semaine dernière dans laquelle un homme d'affaires ayant des liens avec l'administration Kibaki aurait pris part à un marché suspect pour fournir l'équipement pour la confection des documents d'immigration.
Le contrat est d'une valeur d'environ 36 millions de dollars.
Selon PAT, six politiciens ont été assassinés durant les périodes Kenyatta et Moï. "Chaque détail sur la manière dont ces personnes sont mortes doit être mis en lumière par la commission vérité. Les Kényans doivent connaître la vérité, et maintenant", a indiqué Mucheke à IPS.
Les inquiétudes des activistes font suite à une annonce du ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles, Kiraitu Murungi, le mois dernier (22 avril), selon laquelle une "Commission vérité, justice et réconciliation" (TJRC) serait installée avant la fin de cette année.
Murungi a annoncé la nouvelle relative à la TJRC au moment où il s'adressait aux représentants des commissions nationales des droits de l'Homme de huit pays d'Afrique de l'est, de l'ouest et australe qui se rencontraient dans la capitale kényane pour un programme de formation.
Des sources gouvernementales ont indiqué à IPS que les activités de la commission seraient limitées à la période au cours de laquelle Moï était en fonction.
Les efforts pour établir exactement quand la TJRC sera constituée et combien elle coûterait ont été vains. Mais selon la Commission nationale kényane des droits de l'Homme (KNCHR), des discussions sur la taille et le financement de la commission sont déjà en cours.
"Présentement, nous aidons le ministre à proposer ces détails, y compris la durée de la commission et comment faire en sorte qu'elle soit efficace.
Rien d'autre ne peut être dit actuellement parce que les discussions sont à une étape préliminaire", a indiqué le président de la KNCHR, Maina Kiai, dans un entretien.
"Le poids financier de la TJRC ne doit pas être mis sur le gouvernement seul. Nous invitons les donateurs qui le désirent, à donner des fonds.
Mettre en place une telle institution qui nécessitera le transport (des) gens de différents endroits dans le but de témoigner, n'est pas une tâche facile", a-t-il ajouté.
"Et pour cette raison, nous faisons attention à ne pas sous-évaluer et à proposer une institution qui ne rendra pas la justice à cause du manque d'argent".
Le degré d'indépendance de la commission vis-à-vis du gouvernement est également devenu une pomme de discorde.
"Le président ne devrait pas être celui qui nomme les membres de l'équipe parce selon l'expérience (passée), les commissions (nommées par le gouvernement) ont été utilisées pour tromper le public", affirme Kamanda de PAT, ajoutant : "Leurs rapports (ont été) mis en veilleuse ou les commissions dissoutes avant la fin de leur travail, si le gouvernement couvre quelque chose".
Kamanda et d'autres croient plutôt qu'on devrait voter une loi qui garantit le droit de la commission d'agir sans l'interférence du gouvernement.
Mais le rapport d'un groupe de travail nommé par le gouvernement et mis en place l'année dernière pour s'assurer de la viabilité d'une commission vérité au Kenya conteste cette réclamation. Il soutient que l'indépendance de la commission ne sera pas compromise si l'exécutif fait preuve de bonne foi.
"A cet égard, le président doit, au moment de l'installation de la commission vérité, prendre publiquement l'engagement devant les Kényans qu'il donnera à la commission vérité suffisamment de pouvoirs, qu'il la soutiendra pleinement, moralement avec des ressources, et qu'il n'entravera pas son travail", a indiqué le groupe de travail dans son rapport sur la création d'une commission dans ce pays d'Afrique orientale.
Le groupe de travail, installé en avril 2003, a mené des audiences publiques à travers le Kenya pour voir si les gens voulaient qu'une commission vérité soit mise en place. Il a conclu que plus de 90 pour cent des Kényans approuvaient une enquête sur les droits humains.
Les appels en faveur d'une commission ont été mis en évidence l'année dernière après que des rapports relatifs aux chambres de torture dans la capitale ont obligé le Kenya à affronter les horreurs de son passé. Ces chambres, situées dans Nyayo House à Nairobi, étaient utilisées par le gouvernement de Moï pour faire taire des dissidents politiques.
Au nombre des techniques utilisées par les tortionnaires, figuraient l'introduction du courant électrique à travers les corps des détenus, le passage à tabac avec des barres métalliques chaudes et l'utilisation d'objets pour les violer sexuellement.
Certains membres du groupe de travail étaient émus jusqu'aux larmes par ce qu'ils avaient vu et entendu à propos de Nyayo House.
"Je ne pouvais pas imaginer que des êtres humains pouvaient faire pareilles choses à des êtres humains comme eux", a déclaré Josephine Ojiambo dans un précédent entretien, en décrivant ses sentiments au cours d'une visite au bâtiment en compagnie des survivants de tortures. PAT croit que plus d'un millier de personnes sont passées par Nyayo House.
Une autre question qui figurera probablement parmi les priorités de la commission, est le massacre de 1984 dans lequel plus de 400 personnes auraient été tuées dans le nord-est du Kenya par des officiers gouvernementaux.
Le massacre de Wagalla, comme on l'appelle souvent, aurait impliqué des victimes qui ont été dénudées et forcées de se coucher sur une piste d'atterrissage dans une chaleur à 40 degrés, avant d'être battues, frappées avec une massue et fusillées.
Les officiers sont également accusés d'avoir violé des femmes, torturé des gens avec des bûches allumées et des objets métalliques chauds – et d'avoir confisqué du bétail, la source de revenus des propriétaires des animaux. A cette époque, les autorités avaient dit que ceux qui avaient été tués dans l'incident étaient des 'shiftas' : des hors-la-loi qui faisaient pression pour la sécession des zones situées dans le nord-est proche de la Somalie.
De la même manière, Kamanda Mucheke croit que le gouvernement de Kibaki devrait être passé au peigne fin pour des méfaits économiques; des activistes appellent également la commission vérité à couvrir d'autres crimes financiers.
"La TRJC devrait pouvoir examiner tous les aspects des violations des droits humains, ce qui assurera un grand changement par rapport aux abus et atrocités du passé, commis contre les populations par leur gouvernement.
Même des crimes économiques ne doivent pas être laissés", a dit à IPS, Steve Ouma, de la Commission kényane des droits de l'Homme.
Le plus célèbre de ces crimes est sans aucun doute le scandale Goldenberg qui impliquait des exportations douteuses d'or et de diamants du Kenya – quelque chose qui a coûté au pays quelque 600 millions de dollars.
Une enquête sur les exportations a été lancée l'année dernière par les autorités. Parmi ceux qui sont impliqués dans le scandale, figurent des ministres de l'actuel gouvernement.

