DAKAR, 1 mai (IPS) – Les travailleurs de la Loterie nationale sénégalaise (LONASE) se disent déterminés à s'opposer à la décision de l'Etat de privatiser leur entreprise, accusant le gouvernement d'être responsable de son déficit estimé à 20 milliards de francs CFA (environ 36,1 millions de dollars US).
La LONASE est une société de jeux de hasard. Réunis en assemblée générale, il y a deux semaines à Dakar, la capitale sénégalaise, les employés de la LONASE ont décidé de mener une campagne de sensibilisation de l'opinion pour la prévenir des dangers de cette privatisation, et de rencontrer les leaders des partis politiques pour les rallier à leur cause.
Ils souhaitent également rencontrer le chef de l'Etat sénégalais, Abdoulaye Wade, pour lui exprimer de vive voix leur désapprobation et leur refus de voir leur outil de travail passer entre des "mains étrangères". Créée en 1987, la LONASE détient le monopole de l'exploitation de toutes les formes de loteries, jeux de hasard, de pronostics et assimilés au Sénégal. Elle compte un millier d'employés permanents, avec un réseau de 3.000 vendeurs à travers le pays. Au cours des 10 dernières années, son chiffre d'affaires est passé de deux milliards de FCFA (environ 3,6 millions de dollars US) en 1993 à 29 milliards de FCFA (environ 52,3 millions de dollars US) en 2003, selon la LONASE et le ministère des Finances.
L'Etat du Sénégal a décidé de privatiser la LONASE, en raison, selon le gouvernement, de la mauvaise situation financière de la société qui traîne un lourd déficit. Le déficit s'explique par les effets conjugués de la mauvaise gestion de la société et les charges importantes auxquelles elle fait face, notamment la masse salariale de son personnel jugé pléthorique. Le ministre sénégalais du Budget, Cheikh Hadjibou Soumaré, qui assistait, en janvier, au vote de la loi à l'Assemblée nationale autorisant la privatisation des entreprises publiques, avait promis qu'une partie du capital de la LONASE serait réservée aux nationaux, comme c'était le cas de la Société nationale des télécommunications (SONATEL) privatisée en 1998. "Ce n'est qu'au Sénégal que l'on voit une société de jeux connaître un déficit", ironisait le président Wade qui avait manifesté auparavant son refus de privatiser cette entreprise gérée pendant longtemps par des responsables politiques sous le précédent régime. Wade s'est opposé à la privatisation parce qu'il estimait que la LONASE générait beaucoup d'argent et qu'elle ne devait pas être en faillite en tant que société de jeux. Les syndicats des employés réfutent l'argument du gouvernement selon lequel la LONASE est un gouffre financier et désigne l'Etat sénégalais comme le principal responsable des problèmes de leur entreprise.
"Les arguments du gouvernement ne tiennent pas la route. Le déficit dont il parle est le résultat d'une accumulation de pertes dues à une mauvaise gestion des directeurs précédents qui se sont servi de l'argent de la société pour financer leurs activités politiques", déclare, à IPS", Mamadou Sarr, un des dirigeants syndicaux de la LONASE, affirmant que la société réalise des recettes estimées à 100 millions de FCFA (environ 180.505 dollars US) par jour.
Des audits ont été effectués sur la gestion de la société, en 2000, et l'ancien directeur, Abdoul Aziz Tall, reconnu coupable de malversations financières, a été emprisonné.
"Si les comptes de la société sont au rouge, c'est surtout à cause de l'Etat qui n'honore pas ses engagements financiers vis-à-vis d'elle", ajoute Sarr. Les engagements de l'Etat consistent à éponger les dettes de la société comme il l'avait promis en 2000.
Le collectif des travailleurs de la LONASE estime que la décision de l'Etat est "suicidaire" car elle fera perdre au pays une importante source de revenus financiers. En plus de ses salariés, la société offre des milliers d'emplois indirects dont les gestionnaires des kiosques et les vendeurs ambulants de billets de la loterie et autres services de la LONASE.
"Nous n'allons pas laisser le gouvernement brader la LONASE en la confiant à des étrangers qui n'auront aucun scrupule à jeter des pères de famille dans la rue", proteste, devant IPS, Mamadou Cissé, responsable de l'Union nationale des syndicats autonomes du Sénégal (UNSAS), centrale à laquelle est affilié le Syndicat national des travailleurs de la LONASE.
La société civile, elle aussi, affûte ses armes pour s'opposer à la privatisation de la LONASE. "L'Etat n'a pas le droit de privatiser une société aussi importante que la LONASE qui s'est développée grâce aux Sénégalais. Il ne doit pas prendre le risque d'hypothéquer l'avenir des travailleurs de la société. Nous nous mobiliserons pour nous opposer à cette privatisation", indique, à IPS, Moussa Ndiaye, membre du Forum civil sénégalais. Il n'existe pas encore de candidat officiel annoncé pour la reprise de l'entreprise, même si des sources officieuses parlent de repreneurs français corses.
L'appel des travailleurs de la LONASE commence à se faire entendre dans les milieux politiques. C'est ainsi que l'Alliance des forces pour le progrès (AFP), un parti de l'opposition, a dénoncé, en avril, la décision de l'Etat qu'elle qualifie d'injuste à l'égard des employés.
Dans un communiqué de presse, le parti, dirigé par l'ancien Premier ministre Moustapha Niasse, a accusé le gouvernement de vouloir céder la LONASE à des repreneurs issus d'un "lobby international de jeu réputé pour son implication dans divers trafics contraires à la morale".
"Le gouvernement ne doit pas permettre à des spéculateurs professionnels, de surcroît liés à des organisations combattues dans le monde entier pour leurs activités douteuses, de capter et d'exploiter à leur profit un patrimoine des Sénégalais", soutient le bureau politique de l'AFP.
Le Rassemblement des travailleurs africains/Sénégal (RTA/S), un petit parti de l'opposition, a manifesté également son désaccord au projet du gouvernement. "Tout le monde sait que la LONASE génère énormément d'argent grâce à ses multiples services. Si elle traîne un déficit, c'est à cause de l'Etat qui n'honore pas ses engagements à son égard", affirme El Hadji Momar Samb, leader du RTA/S. "Notre parti est contre cette privatisation qui ne répond pas aux aspirations des travailleurs et du peuple sénégalais", ajoute-t-il à IPS, à Dakar. Le gouvernement s'est engagé à privatiser quelques entreprises majeures, mais la plupart des Sénégalais sont convaincus que certaines privatisations, notamment des sociétés génératrices d'importantes ressources financières, se font contre les intérêts de leur pays. Selon eux, elles sont plutôt destinées à enrichir les repreneurs qui sont toujours des étrangers. Par exemple, la SONATEL a été privatisée alors qu'elle était très performante. Cette société, dont France Télécom détient aujourd'hui près de 50 pour cent des actions, continue de faire des milliards de bénéfices. En 2003, elle a réalisé des bénéfices nets de 56,1 milliards de FCFA (environ 102,4 millions de dollars US).

